Budget de l'Etat pour 2026 : un pari risqué
Le budget de l’Etat pour 2026, fixé à près de 63 milliards de dinars, soulève d'importantes inquiétudes sur la viabilité économique du pays. Alors que l'État fait face à une crise financière de plus en plus profonde, la stratégie adoptée pour financer ce budget repose sur un recours massif à l'endettement intérieur et une gestion précipitée des fonds publics. Entre mesures fiscales controversées, recours à la Banque Centrale et absence de vision stratégique à long terme, ce budget apparaît comme un pari risqué pour l'avenir économique et social du pays. Les questions soulevées par cette loi de finances sont multiples : Comment préserver la stabilité sans aggraver la dépendance à la dette ? Quelles réformes sont nécessaires pour garantir un développement durable et équitable ? Et surtout, comment éviter qu'une gestion de crise à court terme ne conduise la Tunisie à une impasse financière ?
Introduction
Le budget de l'État tunisien pour 2026, dont le montant
atteint près de 63,575 milliards de dinars, incarne l'incertitude économique du
pays. En dépit des affirmations gouvernementales selon lesquelles ce budget
vise à assurer la stabilité, les choix de financement, principalement
l'endettement intérieur massif et les réformes fiscales incohérentes,
soulèvent de nombreuses préoccupations. Ce budget, plutôt que de représenter
une stratégie de développement cohérente, semble se résumer à une série de décisions
tactiques à court terme, mettant en lumière les fragilités économiques et
sociales qui pèsent sur la Tunisie.
Une
gestion dans l'urgence : Le recours à la Banque Centrale
L'un des aspects les plus préoccupants de ce budget est le
recours à un prêt exceptionnel de 11 milliards de dinars auprès de la
Banque Centrale de Tunisie (BCT). Si cette démarche vise à préserver une
stabilité à court terme, elle s'apparente à un "bricolage budgétaire"
dénoncé par de nombreux économistes. Ce financement interne sans contrepartie
productive alimente la crainte d'une inflation galopante, réduisant
davantage le pouvoir d'achat des ménages déjà en difficulté. Au-delà de cette
mesure, se pose la question de la politique monétaire : jusqu'où la Tunisie
peut-elle s'appuyer sur la BCT sans compromettre sa souveraineté monétaire et
sa crédibilité sur les marchés financiers ?
L'Impôt
sur la Fortune (ISF) : entre réformes et résistances
L'Impôt sur la Fortune (ISF), autre point de friction,
illustre la confusion et le manque de cohérence dans la gestion fiscale. Après
avoir été écarté du projet de loi en raison de l'opposition des organisations
patronales, cet impôt a refait surface sous une forme modifiée, mais sans
aucune modification substantielle. Cette situation met en lumière
les luttes de pouvoir au sein de l'Assemblée des Représentants du
Peuple et la pression exercée par les lobbies économiques. Si l'objectif
affiché de justice fiscale est légitime, la méthode choisie soulève des
questions sur la volonté réelle du gouvernement de mener des réformes
structurelles en profondeur.
Les
alternatives au financement intérieur et le besoin d’une vision à long terme
Le recours à un financement interne non soutenu par des
réformes profondes soulève la question de la soutenabilité de cette approche.
Plutôt que de chercher des solutions à court terme qui ne feront qu'aggraver la
dépendance à la dette, la Tunisie pourrait explorer des alternatives plus
durables : diversification des sources de financement, attractivité pour
les investisseurs étrangers et réforme du système fiscal pour en faire un
moteur de croissance, et non un simple outil de rentrées fiscales. De plus, l’absence
de stratégie de développement à long terme dans ce budget est frappante. Si la
Tunisie veut sortir de la crise, elle doit repenser sa stratégie économique, en
mettant l'accent sur l'innovation, l'industrie, et la durabilité. Le budget
2026 aurait pu être l'occasion d'initier une telle transformation, mais il se
contente de gérer la crise sans penser à l’avenir.
La
coopération internationale et la dépendance aux bailleurs de fonds
Dans un contexte où les relations avec les bailleurs de
fonds internationaux se sont tendues, la Tunisie se retrouve dans une position
délicate. Les financements extérieurs sont devenus rares et coûteux, et les
conditions d’emprunt sont de plus en plus strictes. Dans ce contexte, l'une des
clés pour sortir de cette impasse serait de rétablir des relations de
confiance avec les institutions internationales, en particulier
le FMI et la Banque mondiale, tout en cherchant à diversifier les sources
de financement, y compris en explorant de nouvelles formes de partenariats
économiques et commerciaux.
Les
implications politiques du budget 2026
L’adoption de ce budget n’est pas qu’une question économique
: elle a aussi des implications politiques majeures. Les tensions
croissantes entre le gouvernement et les organisations patronales risquent de
miner la stabilité sociale et politique du pays. Le budget 2026 pourrait donc
devenir un levier politique qui accentue les fractures au sein de la société
tunisienne, déjà fragilisée par des années de crise. Comment ces tensions
vont-elles affecter la capacité du gouvernement à gouverner ? Le défi pour la Tunisie
est de réussir à maintenir une cohésion sociale tout en répondant aux exigences
de l’économie globale.
Conclusion
Le budget 2026 de la Tunisie se présente comme un
"budget à haut risque". Il ne répond pas aux défis économiques et
sociaux de manière suffisamment stratégique. Les solutions adoptées à court
terme risquent d'aggraver la situation, tout en retardant les réformes
nécessaires à une véritable relance économique. Il est impératif que le
gouvernement, avec le soutien des acteurs sociaux et économiques, lance sans
délai une étude d'impact approfondie. Une gestion responsable de l’économie
tunisienne exige une réorientation des priorités vers une vision à long
terme, fondée sur l’équité fiscale, l’investissement productif, et la
diversification des sources de financement.
Mustapha STAMBOULI, Ingénieur ENIT/EPFL à la
retraite et ancien Expert auprès des agences des Nations Unies
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