L’Ordre de Fer : Le Grand Basculement Géopolitique (2025-2028)

À rebours de l’image d’un Trump imprévisible et chaotique, le second mandat du président américain révèle une architecture stratégique froide, méthodique et profondément transactionnelle. Entre encerclement de la Chine, subordination de l’Europe et verrouillage de l’Afrique du Nord, les États-Unis redessinent l’ordre mondial non plus autour du droit international, mais autour de rapports de force énergétiques, technologiques et militaires. Nous assistons à la naissance d’un nouvel âge : celui de l’hégémonie verrouillée.

Dans les années qui suivent l’élection présidentielle américaine de 2024, l’ordre mondial semble se déployer selon des règles nouvelles et moins visibles que celles du droit international : des rapports de force énergétiques, technologiques et militaires prennent le pas sur les coalitions et les normes. Le présent article s’attache à décrire ce basculement, non comme une prophétie abstraite, mais comme une dynamique plausiblement encastrée dans les choix et les pratiques d’une puissance qui a démontré, depuis son installation au sommet, une capacité à redessiner les contours de l’influence des États-Unis.

Ce texte avance l’hypothèse d’un “Grand Basculement Géopolitique” entre 2025 et 2028, où l’hégémonie américaine se déploie selon une logique de verrouillage et de segmentation de l’espace international. L’argument central est que le recours croissant à des instruments matériels et coercitifs, contrôle des flux énergétiques, réorganisation des chaînes de valeur, maîtrise des accès maritimes et des hubs stratégiques, peut conduire à une systématisation de la puissance en dehors d’un cadre multilatéral traditionnel. Dans ce cadre, l’Europe, déjà confrontée à une valse des loyautés et des dépendances, se voit redéfinir son autonomie stratégique ; la Chine et la Russie évoluent sous la pression d’une compétition qui se déplace des idéologies vers les conditions matérielles de la puissance ; et l’Afrique du Nord occupe une position centrale, non plus périphérique, dans le dispositif de sécurité et d’économie régionale.

La thèse porte sur trois axes : les mécanismes par lesquels Washington cherche à “verrouiller” des flux et des ressources ; les coûts et les contraintes imposées à ses partenaires et adversaires ; et les marges d’action possibles pour l’Europe et les autres acteurs structurants du système international. L’objectif est moins d’établir une prédiction définitive que d’interroger les dynamiques de pouvoir qui semblent déjà avoir modelé une période charnière — une période où la stabilité internationale se mesure moins au respect des traités qu’à la capacité de contrôler les leviers matériels du pouvoir.

En dégageant les logiques internes de ce projet, l’article invite à réfléchir non seulement à ce qui pourrait advenir, mais aussi à ce que ces scénarios impliquent pour les choix stratégiques, économiques et moraux des États et des sociétés. Il convient enfin de rappeler que, même si les flux et les alliances peuvent paraître immuables, l’histoire géopolitique a toujours su réécrire les règles : la question est précisément de savoir qui aura l’influence suffisante pour le faire à l’échelle du XXIe siècle.

I. 2025–2026 : Le retour du “réalisme musclé”

L’année 2025 marque une rupture nette avec les illusions multilatérales de l’après-guerre froide. Washington n’agit plus comme l’architecte d’un ordre global, mais comme le gestionnaire brutal de zones d’intérêt vital.

L’intervention décisive au Venezuela, début 2026, constitue un signal sans ambiguïté. En mettant fin à l’ère Maduro, les États-Unis sécurisent les plus grandes réserves pétrolières mondiales tout en expulsant physiquement l’influence russe et chinoise du continent sud-américain. Il ne s’agit pas seulement d’énergie, mais de réaffirmer la doctrine Monroe dans sa version XXIᵉ siècle : tolérance zéro pour toute puissance rivale dans l’hémisphère occidental.

Cette séquence inaugure ce que l’on pourrait appeler l’An I du fait accompli stratégique.

II. L’encerclement de la Chine : de l’intégration à l’asphyxie

Le cœur du projet trumpien n’est plus la négociation avec Pékin, mais son isolement progressif.

En Asie

Les droits de douane atteignant 60 %, combinés à une militarisation accrue du détroit de Taïwan, forcent la Chine à une posture défensive coûteuse. L’objectif n’est pas la guerre ouverte, mais l’épuisement économique et stratégique.

En Afrique

C’est sur ce continent que se joue la bataille décisive des ressources. En ciblant la Côte d’Ivoire (hub logistique et portuaire) et l’Afrique du Sud (minerais critiques), Washington cherche à court-circuiter les Routes de la Soie. Privée de ses intrants industriels essentiels, l’économie chinoise perd son avantage structurel. La domination n’est plus idéologique : elle est logistique et minérale.

III. Afrique du Nord : le nouveau verrou stratégique

La véritable innovation du second mandat de Trump réside dans la centralité accordée à l’Afrique du Nord. Longtemps considérée comme périphérique, elle devient le centre de gravité du corridor Europe-Afrique.

En renforçant sa présence militaire, navale et technologique de la Tunisie au Maroc, Washington contrôle :

  • les flux commerciaux transitant par Gibraltar,
  • les routes énergétiques algériennes et libyennes,
  • et, par ricochet, la survie industrielle de l’Europe.

Celui qui tient le robinet énergétique du Maghreb tient l’économie allemande et italienne. Cette réalité transforme les États-Unis en arbitres directs de la souveraineté européenne.

IV. La subordination méthodique de l’Europe

Loin d’être un allié émancipé, l’Union européenne apparaît comme la grande perdante de ce basculement.

1. L’arme migratoire

En influençant les accords sécuritaires et migratoires avec les pays nord-africains, Washington dispose d’un levier redoutable. Stabiliser ou déstabiliser les flux devient une variable d’ajustement diplomatique, contraignant Bruxelles à accepter des concessions commerciales et stratégiques majeures.

2. Le détournement des chaînes de valeur

Les États-Unis implantent des Zones Économiques Spéciales sous contrôle américain, notamment au Maroc et en Afrique de l’Ouest.
Résultat : le Maghreb cesse d’être l’arrière-cour industrielle de l’Europe pour devenir l’atelier externalisé de l’économie américaine, hors normes réglementaires européennes.

V. Russie marginalisée, Chine contenue

La Syrie, la Somalie et l’arc méditerranéen ne sont plus des théâtres de “guerres éternelles”, mais des avant-postes de contrôle. La Russie est contenue loin des mers chaudes, la Chine empêchée d’accéder durablement à la Méditerranée. Un rideau de fer nouveau genre s’abat : commercial, numérique, énergétique et géographique.

VI. La doctrine de la continuité

La question n’est plus de savoir si ce projet survivra à Trump, mais comment. En trois ans, l’administration américaine a :

  • Purgé l’appareil d’État,
  • Verrouillé des traités bilatéraux de long terme,
  • Relocalisé une partie de son complexe militaro-industriel dans les zones clés.

Le successeur de Trump, même issu d’un camp opposé, héritera d’une hégémonie déjà installée, difficilement réversible sans coût systémique majeur.

Vers une hégémonie américaine de verrouillage systémique

Le second mandat de Donald Trump ne constitue ni une anomalie historique ni une parenthèse populiste, mais l’expression la plus aboutie d’un basculement structurel du système international. Derrière une apparente brutalité décisionnelle se dessine une logique cohérente de réalisme offensif assumé, dans laquelle la stabilité ne repose plus sur le droit international ou la coopération multilatérale, mais sur la contrainte, la dépendance et le contrôle des flux stratégiques.

Ce que Washington met en place entre 2025 et 2028 ne relève pas de la construction d’un nouvel ordre mondial normatif, mais de l’instauration d’un système de verrouillage hégémonique. Les États-Unis ne cherchent plus à diriger le monde par le consensus, mais à le fragmenter en zones de loyauté différenciées, reliées à leur centre par des chaînes énergétiques, technologiques, logistiques et sécuritaires étroitement contrôlées. Dans cette configuration, l’Afrique du Nord cesse d’être une périphérie instable pour devenir une infrastructure géopolitique centrale, essentielle à la fois à l’encerclement de la Chine, à la marginalisation de la Russie et à la subordination durable de l’Europe.

L’Union européenne apparaît dès lors comme le paradoxe majeur de cette reconfiguration. Puissance économique de premier plan, elle se révèle incapable de convertir ses capacités en autonomie stratégique effective. Dépourvue de souveraineté énergétique, dépendante militairement et structurellement vulnérable sur le plan migratoire, elle se trouve objectivement intégrée au dispositif américain non comme partenaire égal, mais comme espace régulé placé sous protection conditionnelle.

La Chine, quant à elle, est confrontée à une forme de conflictualité inédite. Plus qu’un affrontement militaire direct, elle subit une guerre de position structurelle, visant à l’exclure progressivement des nœuds logistiques, miniers et numériques indispensables à la reproduction de sa puissance économique. La rivalité sino-américaine se déplace ainsi du terrain idéologique vers le contrôle des conditions matérielles de la puissance.

En définitive, l’ère qui s’ouvre n’est pas celle d’un monde multipolaire équilibré, mais celle d’un système international hiérarchisé, rigide et polarisé, dans lequel la neutralité devient un luxe stratégique de plus en plus inaccessible. La loyauté supplante l’adhésion, la dépendance remplace la coopération, et la géopolitique retrouve sa nature première : la gestion brute des rapports de force.

Pour l’Afrique du Nord, ce basculement revêt un caractère tragique. Il impose un choix étroit entre une croissance accélérée sous tutelle stratégique américaine et la recherche risquée d’une autonomie susceptible de transformer la région en principal théâtre de confrontation entre les grandes puissances du XXIᵉ siècle. Dans les deux cas, les marges de manœuvre se réduisent rapidement.

Le monde post-2025 ne marque pas la fin de l’histoire, mais la fin de ses illusions. L’ordre libéral international n’a pas été renversé par ses adversaires : il a été méthodiquement abandonné par son principal architecte.

Mustapha STAMBOULI, 05/01/2026

Ingénieur ENIT/EPFL à la retraite et Ancien Expert auprès des agences des Nations Unies

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