La Tunisie face au défi démographique : Du prestige historique à un futur incertain ?
La Tunisie, autrefois modèle de réformes sociales dans le monde arabe, fait aujourd'hui face à un défi démographique majeur. Le vieillissement accéléré de la population, couplé à une baisse de la natalité, risque de compromettre son avenir économique et social. Alors que la transition démographique semble inéluctable, le pays doit s'inspirer d'exemples internationaux pour élaborer une stratégie nationale efficace et garantir sa résilience face à ces enjeux.
Introduction
La
Tunisie, qui fut longtemps un phare de la civilisation méditerranéenne et un
modèle de réformes sociales dans le monde arabe, se trouve aujourd'hui
confrontée à un tournant crucial de son histoire. Si ce défi démographique
n'est pas rapidement pris en compte, il pourrait mettre en péril les fondations
de son avenir socio-économique. Loin d'être une simple question de
"décadence" morale, il s'agit d'une transition démographique rapide
et silencieuse, dont les répercussions se font déjà sentir. Le vieillissement
de la population et la chute de la fécondité, deux phénomènes intimement liés,
transforment peu à peu la structure sociale du pays. Le danger réside dans le
fait que si la situation n'est pas gérée avec sagesse, elle pourrait engendrer
des tensions sociales, économiques et politiques, risquant de compromettre des
décennies de progrès.
Un vieillissement inéluctable, des
risques réels
Les
données de l'Institut National de la Statistique (INS) sont claires : la
Tunisie vieillit. En 2024, la population de plus de 60 ans représentait 16,9%
du total, une augmentation significative par rapport à la décennie précédente.
Cette évolution est le fruit d'une espérance de vie accrue (77,4 ans pour les
femmes et 73,9 ans pour les hommes) et d'une chute libre du taux de fécondité,
désormais bien en deçà du seuil de renouvellement des générations (1,7 enfant
par femme).
Les conséquences sont lourdes de
sens pour l'avenir :
- Pression
financière sur la sécurité sociale : L'allongement de la vie
et la diminution de la population active (15-59 ans) créent un
déséquilibre majeur, menaçant la viabilité des caisses de retraite et de
l'assurance maladie, dont le coût de couverture devient de plus en plus
lourd.
- Pénuries
de main-d'œuvre : Une population active réduite
pourrait freiner la croissance économique dans divers secteurs.
- "Fuite
des cerveaux" et exode : La Tunisie perd ses forces vives. On
estime que 15 à 20% des diplômés partent chaque année, attirés par de
meilleures perspectives à l'étranger, ce qui aggrave la situation.
L'Allemagne, par exemple, a développé des programmes spécifiques pour attirer
les ingénieurs tunisiens qualifiés.
Des exemples mondiaux pour inspirer
l'action
La
Tunisie n'est pas seule face à ce défi, mais elle doit s'inspirer des
expériences, proches et lointaines, pour agir efficacement.
Le Japon, l'exemple lointain de l'adaptation
Le
Japon, pays le plus âgé du monde, avec près de 30 % de sa population ayant plus
de 65 ans, s'est adapté à une situation extrême. Le gouvernement encourage
l'emploi des seniors et investit massivement dans des technologies de soins et
des infrastructures adaptées au "bien vieillir".
L'Europe, l'exemple proche de l'immigration
Les
pays européens reconnaissent de plus en plus l'importance de l'immigration
qualifiée pour combler les pénuries de main-d'œuvre. L'immigration a une
incidence positive sur la démographie et, sans migrations, la population de
l'UE pourrait chuter de 34% d'ici 2100.
L'urgence d'une stratégie nationale tunisienne : Propositions de
politiques spécifiques
La
Tunisie possède un capital humain de qualité et des institutions solides,
héritage d'un passé réformateur. Cependant, l'économie est dans la tourmente,
avec une dette publique élevée et un chômage des jeunes de 35%. Une stratégie
nationale coordonnée s'impose, inspirée des bonnes pratiques mondiales :
1. Réforme du travail et de l'emploi
des seniors (Inspiration Japon)
- Ajustement
de l'âge de la retraite : Une révision progressive et
concertée de l'âge légal de départ à la retraite pour l'aligner sur
l'espérance de vie croissante, combinée à des incitations pour l'emploi
volontaire après l'âge légal.
- Flexibilité
du marché du travail : Encourager le travail à temps
partiel et l'aménagement des postes de travail pour permettre aux
travailleurs plus âgés de rester actifs plus longtemps.
- Formation
continue : Mettre en place des programmes de
reconversion et de mise à jour des compétences pour les seniors,
favorisant leur employabilité.
2. Gestion stratégique de la
migration (Inspiration Europe et Allemagne)
- Politiques
d'attraction des talents : Développer un "passeport
talent" ou un visa spécifique pour les compétences critiques (santé, Technologie
de l'Information, ingénierie) afin d'attirer et de retenir les jeunes
diplômés tunisiens (et étrangers) en Tunisie.
- Optimisation
de la diaspora : Mettre en place des mécanismes pour
faciliter l'investissement et le transfert de compétences de la diaspora
tunisienne vers le pays d'origine (programmes de "retour
temporaire", incitations fiscales).
- Accords
bilatéraux : Négocier des accords de migration de
travail équitables avec les pays européens pour assurer une mobilité
circulaire et régulée, bénéfique pour tous.
3. Investissement dans la jeunesse
et la santé (Spécifique Tunisie)
- Relance
économique et emploi : Investir dans des secteurs porteurs
créateurs d'emplois pour réduire le chômage des jeunes et inverser la
tendance de l'exode des cerveaux.
- Prévention
de la santé : Renforcer les campagnes de
prévention des maladies non transmissibles (hygiène de vie, alimentation,
activité physique) pour réduire la pression sur le système de santé liée
au vieillissement.
Conclusion
La
Tunisie possède des atouts indéniables, notamment un capital humain de qualité
et un patrimoine institutionnel solide, fruit d'un passé de réformes.
Toutefois, dans le contexte actuel de crise économique, de chômage des jeunes
et de fuite des cerveaux, il est impératif de développer une stratégie
nationale cohérente et audacieuse pour faire face à ce défi démographique. En
s'inspirant des bonnes pratiques mondiales, telles que la gestion de l'emploi
des seniors au Japon ou l'immigration qualifiée en Europe, la Tunisie peut
transformer cette contrainte en une opportunité de renouveau. La mise en place
d'une telle stratégie exige une prise de conscience collective et une action
politique déterminée et immédiate. Sans cela, la Tunisie risque de perdre son statut
de modèle régional, et son futur incertain pourrait devenir un fardeau pour les
générations à venir.
Mustapha
STAMBOULI, 28/12/2025
Ingénieur ENIT/EPFL à la retraite
Ancien Expert auprès des agences des Nations Unies
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