Habib Bourguiba et sa Méthode
Habib Bourguiba n’a pas seulement gouverné : il a tranché, puis transformé la société par la loi et par l’école. Dans cette démarche, l’émancipation n’est jamais un slogan : elle devient un droit, un cadre, une exigence éducative. Le Code du Statut Personnel (1956) incarne cette continuité, émancipation juridique des femmes, interdiction de la polygamie et encadrement du divorce comme protection et dignité. Revenir à Bourguiba, c’est donc reprendre sa méthode : faire de la souveraineté un projet d’instruction citoyenne. Et aujourd’hui, relancer l’idée d’unité tuniso-libyenne n’est pas un rêve passé : c’est une réponse politique prudente à une région fragilisée, pour préserver la stabilité et empêcher la déchirure.
I-
La loi,
l’école et la souveraineté
Habib Bourguiba n’a pas seulement gouverné la Tunisie : il a
imposé une méthode. Là où d’autres se contentent de proclamer, il a décidé. Là
où l’on espérait, il a organisé. Et là où l’on hésitait, il a tranché.
Son projet reposait sur une conviction simple et exigeante :
la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Elle se construit par la
loi, qui fixe les règles et protège les droits ; par l’école, qui forme des
citoyens capables de comprendre et d’agir ; et par un État qui assume la
responsabilité de transformer la société.
Dès l’indépendance, cette vision se traduit par une série de
réformes structurantes. L’État n’est pas conçu comme un simple arbitre, mais
comme un acteur central du progrès. Il organise, encadre et oriente, avec une
ambition claire : arracher le pays à la dépendance et accélérer son entrée dans
la modernité.
Le Code du Statut Personnel incarne cette rupture. En
interdisant la polygamie et en encadrant le divorce, il ne se contente pas de
modifier le droit : il transforme en profondeur la société. La femme devient
sujet de droit, la famille entre dans un cadre juridique, et la dignité cesse
d’être une abstraction pour devenir une réalité protégée.
Cette réforme ne peut se comprendre isolément. Elle s’inscrit
dans une vision plus large : celle d’une société où le savoir est le premier
levier du développement. L’école devient alors un pilier stratégique. Elle
n’est pas seulement un lieu d’apprentissage, mais un instrument de mobilité
sociale, de formation civique et de construction nationale.
Former un citoyen, pour Bourguiba, c’est lui donner les
moyens de penser, de travailler et de participer à la vie collective. C’est
aussi préparer une génération capable de défendre l’indépendance non seulement
par les discours, mais par la compétence et la conscience.
Cette ambition s’accompagne d’un volontarisme politique
assumé. L’intérêt supérieur de la nation justifie des choix rapides, parfois
difficiles, toujours orientés vers le rattrapage historique. Dans cette
logique, la loi, l’école et l’administration deviennent des outils de
transformation, et non de simples mécanismes de gestion.
Mais cette dynamique n’a pas été sans tensions. La
centralisation du pouvoir et l’affaiblissement des contre-pouvoirs ont suscité
des critiques légitimes. La modernisation, portée par la volonté de réformer, a
parfois réduit l’espace du débat. Reconnaître cette réalité ne diminue pas
l’ampleur de l’œuvre ; cela en éclaire les limites.
Car l’essentiel demeure : une nation ne progresse pas sans
choix structurants. Elle ne se transforme pas par des intentions, mais par des
institutions, des lois et une école capable d’élever les consciences.
Aujourd’hui, l’héritage bourguibien ne peut être réduit à une
mémoire. Il constitue une méthode. Une méthode exigeante, qui refuse
l’improvisation et impose la cohérence : décider, légiférer, instruire.
Dans un environnement régional instable, cette exigence
retrouve toute son actualité. La relation avec la Libye, en particulier, ne
peut être pensée dans l’urgence ou l’émotion. Elle appelle une vision, un cadre
et une construction progressive. L’unité, si elle doit exister, ne peut être un
slogan : elle doit devenir une architecture fondée sur le droit, l’éducation et
des intérêts partagés.
Réactiver le bourguibisme, ce n’est pas répéter le passé.
C’est retrouver une discipline : transformer une volonté politique en loi, une
loi en réalité, et une réalité en conscience citoyenne.
La Tunisie n’a pas besoin de nostalgie. Elle a besoin de
méthode.
Car au fond, la question reste entière : sommes-nous encore
capables de construire ?
II- Pourquoi avons-nous abandonné la méthode ?
Nous savons construire. Nous l’avons prouvé.
Et pourtant, quelque chose s’est défait.
Après Habib Bourguiba, la Tunisie n’a pas manqué
d’intelligence ni de compétences. Elle a manqué de continuité. Ce qui s’est
progressivement effacé, ce n’est pas seulement un homme, mais une méthode :
décider, légiférer, instruire.
Le premier glissement a été celui de la décision. Là où
l’action exigeait clarté et courage, l’hésitation s’est installée. Gouverner
est devenu composer, arbitrer sans trancher, retarder au lieu de choisir. Or,
une nation qui ne décide plus entre dans une forme de suspension : elle avance
sans direction.
Le second affaiblissement a touché la loi. Non pas dans son
existence, mais dans sa force. Les textes se sont multipliés, mais leur portée
s’est diluée. La loi a parfois cessé d’être un cadre pour devenir un compromis.
Et lorsque la règle perd en clarté, c’est la confiance qui s’effrite.
Le troisième recul, plus profond encore, concerne l’école. Ce
qui fut un levier de transformation est devenu, par endroits, un espace
fragilisé. L’exigence a reculé, la transmission s’est affaiblie, et avec elle
la capacité de former des citoyens pleinement conscients de leurs droits et de
leurs devoirs.
Ainsi, ce n’est pas un effondrement brutal qui s’est produit,
mais une érosion lente. Une perte de cohérence. La méthode s’est fragmentée :
la décision sans vision, la loi sans autorité, l’école sans ambition.
À cela s’est ajoutée une transformation silencieuse de
l’État. D’instrument de construction, il a parfois glissé vers une logique de
gestion immédiate. L’urgence a remplacé la stratégie. Le court terme a pris le
pas sur la structuration. Et dans cet espace, les pratiques de contournement,
de clientélisme ou d’improvisation ont trouvé un terrain favorable.
Il serait pourtant trop simple d’y voir une fatalité. Cette
évolution s’explique aussi par des mutations profondes : ouverture économique,
pressions sociales, recompositions politiques. Mais aucune de ces contraintes
ne justifie l’abandon de l’exigence.
Car ce qui a été perdu n’est pas seulement une efficacité
administrative. C’est une discipline collective. Une manière de penser l’action
publique comme une construction, et non comme une réaction.
Aujourd’hui, les conséquences sont visibles : une difficulté
à porter des réformes structurantes, une défiance croissante envers les
institutions, une jeunesse parfois en quête de repères. Non pas faute de
potentiel, mais faute de cadre clair.
La question n’est donc pas de regretter un passé idéalisé.
Elle est de comprendre une rupture : à quel moment avons-nous cessé de relier
la décision à la loi, et la loi à l’école ?
Car c’est dans cette rupture que se joue l’essentiel. Une
nation ne se désorganise pas parce qu’elle manque d’idées, mais parce qu’elle
ne parvient plus à les transformer en structures durables.
Revenir à la méthode ne signifie pas reproduire une époque.
Cela signifie retrouver une exigence : celle qui transforme une volonté en
règle, une règle en pratique, et une pratique en culture.
La Tunisie n’a pas perdu sa capacité à construire. Elle a,
pour un temps, perdu le fil.
Reste à savoir si elle souhaite le reprendre.
III- Réinventer la méthode aujourd’hui
Revenir à Habib Bourguiba ne signifie pas revenir en arrière.
Cela signifie comprendre ce qui, dans sa démarche, reste vivant : une méthode
fondée sur la décision, la loi et l’école.
Car le monde a changé. Les équilibres se sont déplacés, les
attentes se sont transformées, les fragilités se sont accentuées. Mais une
constante demeure : aucune nation ne se construit sans discipline collective,
sans institutions solides et sans une vision capable de relier le présent à
l’avenir.
Réinventer la méthode aujourd’hui, c’est d’abord restaurer la
capacité de décider. Non pas décider dans l’urgence ou sous la pression, mais
décider avec clarté, en assumant les choix et leurs conséquences. Une décision
qui n’engage rien ne transforme rien.
C’est ensuite redonner à la loi sa pleine autorité. Une loi
lisible, stable, appliquée, qui protège sans ambiguïté et qui s’impose à tous.
Là où la règle devient incertaine, la confiance disparaît. Et sans confiance,
aucune dynamique collective n’est possible.
Mais cette reconstruction resterait incomplète sans un
renouveau profond de l’école. L’éducation ne peut être un secteur parmi
d’autres : elle doit redevenir le cœur du projet national. Former des citoyens
capables de penser, de créer, de travailler et de s’engager n’est pas un
objectif secondaire : c’est la condition même de la souveraineté.
Réinventer la méthode, c’est aussi adapter l’État à son
temps. Non pas l’affaiblir, mais le rendre plus cohérent, plus efficace, plus
lisible. Un État qui planifie, qui simplifie, qui protège, et qui rend des
comptes. Un État qui ne se disperse pas, mais qui concentre ses forces sur
l’essentiel.
Dans cette perspective, la question sociale retrouve toute sa
centralité. La dignité ne peut rester un principe abstrait. Elle doit se
traduire dans les conditions de vie, dans l’accès au travail, dans l’égalité
des chances. Une nation qui laisse s’installer le sentiment d’injustice
fragilise sa propre cohésion.
La jeunesse, en particulier, doit redevenir une priorité
réelle. Non pas à travers des discours, mais à travers des politiques qui lui
donnent des perspectives concrètes. Car une jeunesse sans horizon est une
nation sans élan.
Réinventer la méthode, c’est enfin penser au-delà des
frontières sans renoncer à la souveraineté. La Tunisie ne peut ignorer son
environnement régional. La relation avec la Libye, notamment, appelle une
approche lucide et structurée. Ni fusion précipitée, ni indifférence : une
construction progressive, fondée sur des intérêts communs, des cadres
juridiques solides et des coopérations concrètes.
L’unité, si elle doit être envisagée, ne peut être un élan
émotionnel. Elle doit être préparée, organisée, enseignée. Car ce qui n’est pas
construit avec méthode se défait sous la pression des réalités.
Ainsi comprise, la modernité n’est pas une imitation. Elle
est une capacité à organiser sa propre évolution, à partir de ses valeurs, de
ses besoins et de ses ambitions.
Réinventer la méthode aujourd’hui, c’est refuser deux
illusions : celle de la nostalgie, qui fige le passé, et celle de
l’improvisation, qui disperse le présent. Entre les deux, il existe une voie
exigeante : celle de la construction.
Décider.
Légiférer.
Former.
Trois verbes simples. Trois exigences. Une méthode.
La Tunisie n’a pas à chercher ailleurs ce qu’elle a déjà su
faire. Elle doit retrouver le courage de le refaire, autrement, mais avec la
même rigueur.
Car une nation ne renaît pas par le discours, mais par
l’acte.
Mustapha STAMBOULI
" la Tunisie n'a pas besoin de nostalgie, elle a besoin de méthode". Toute ta brillante et exhaustive analyse est construite sur cet axe thématique structurant. Tous les échecs, toutes les compromissions, tous le retards, toutes les érosions, toutes les reculades procèdent de cette tare originelle,. Elle était fatale cette tare . Toutes les nations qui ont eu l'heure et le malheur d'avoir été dirigées pendant un laps ce temps par un génie en ont subi les contre coups. Un génie est forcement hérité par des esprits qui le sont moins.
RépondreSupprimer