Tunisie 2026 : Vers des Villes Éponges – Une Urgence de Résilience Face au Dérèglement Climatique
La tempête Harry de janvier 2026 a rappelé avec force la vulnérabilité de la Tunisie face aux phénomènes météorologiques extrêmes. Les pluies torrentielles sur le Grand Tunis et le Sahel ont mis à nu les faiblesses structurelles d'un système de drainage sous-dimensionné. Face à l'intensification des "flash floods" (crues éclair), la sécurité nationale dépend désormais d'une transformation radicale de notre approche, combinant investissements massifs, urbanisme résilient et responsabilisation citoyenne. L'heure n'est plus à la maintenance, mais à la refonte complète du modèle de gestion des risques.
Introduction
Le début de l'année 2026 a été marqué par des inondations
dévastatrices au nord-est de la Tunisie. Ces événements, qui s'inscrivent dans
une tendance méditerranéenne de dérèglement climatique, posent la question
cruciale de la capacité de nos infrastructures à absorber des chocs hydriques
d'une violence inédite. Si les 200 millions de dinars alloués aux projets de
drainage sont un signal positif, ils ne suffisent pas à eux seuls. Cet article
évalue les failles de l'état des lieux et propose une stratégie opérationnelle
et structurelle pour assurer la sécurité des populations, en mettant l'accent
sur le rôle crucial des municipalités et la mise aux normes de l'habitat privé.
Développement
I. L'État
des lieux : Un Système à Bout de Souffle
Le système de drainage tunisien souffre d'un
sous-dimensionnement historique. Conçus pour la pluviométrie du XXe siècle, les
réseaux urbains sont incapables de gérer les 80 mm de pluie tombant en quelques
heures observés lors de la tempête Harry. L'urbanisation sauvage, qui a bétonné
les zones d'expansion naturelles des crues, aggrave le ruissellement. Le budget
de maintenance, bien que nécessaire (curage de 2400 km d'oueds en 2025), ne
fait que gérer l'urgence.
II.
Propositions Stratégiques et Opérationnelles pour 2026
Pour utiliser efficacement les fonds disponibles et
transformer durablement la situation, plusieurs actions s'imposent :
A.
Priorités d'investissement tactique :
- Digitalisation
de l'alerte : Déploiement d'un système d'alerte ultra-locale par
SMS géolocalisés, basé sur des données hydrométriques en temps réel.
- Les
"Big Five" des bassins de rétention : Investissement
ciblé dans 5 à 10 grands bassins tampons dans les zones critiques du Grand
Tunis (Ariana, Soukra, Sejoumi) pour casser la force des crues avant
qu'elles n'atteignent les quartiers.
B. Le
Rôle Central des Municipalités et la Responsabilisation Privée :
C'est ici que réside le levier le plus puissant de
prévention. Les municipalités doivent passer d'un rôle de "gestionnaire
des déchets" à celui de "garant de la sécurité hydraulique" :
- Audit
Obligatoire et CRI (Certificat de Risque d'Inondation) : Imposer
un audit technique pour chaque habitation en zone inondable. Ce
certificat, annexé au titre foncier, informe et oblige le propriétaire à
prendre des mesures.
- Interdiction
des Logements en Sous-sol : L'usage résidentiel des sous-sols
dans les zones à risque doit être formellement interdit par arrêté conjoint
municipal et ministère de l’Equipement et de l’Habitat, ces espaces
devenant des pièges mortels.
- Mise
aux Normes Sévères : Obligation d'installer des clapets
anti-retour, des pompes de relevage fonctionnelles, voire des batardeaux
(barrières anti-crue) amovibles devant les accès.
C. Vision
Stratégique (Horizon 2030) :
- La
"Ville Éponge" : Modifier le code de l'urbanisme pour
imposer des toitures végétalisées et des parkings drainants dans toute
nouvelle construction.
- Gouvernance
Unifiée : Fusionner les compétences fragmentées (ONAS,
Équipement, Municipalités) au sein d'une Autorité Unique de l'Eau Pluviale
pour une coordination sans faille.
Conclusion
Assurer la sécurité de la Tunisie face à l'intensification
des phénomènes météorologiques extrêmes nécessite un effort national coordonné
et une rupture avec les méthodes du passé. La combinaison d'infrastructures
publiques modernisées, d'une législation municipale contraignante sur l'habitat
privé et d'une vision stratégique à long terme sur l'urbanisme résilient est
indispensable. Les 200 millions de dinars ne sont qu'une amorce ; c'est par la
responsabilisation collective – de l'État central au citoyen propriétaire – que
la Tunisie deviendra réellement résiliente face aux défis climatiques de 2026
et au-delà.
Mustapha STAMBOULI, Ingénieur ENIT/EPFL et ancien
conseiller technique auprès des agences des Nations Unies
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