Banques et assurances tunisiennes : pourquoi la grève d'aujourd'hui cache le défi de demain
Alors que les employés des banques et des compagnies d'assurances entament trois jours de grève, une autre réalité, plus discrète mais plus importante encore, se dessine à l'horizon. Partout dans le monde, l'intelligence artificielle transforme les métiers de la finance, réduit les tâches administratives et modifie la relation entre les institutions et leurs clients. Face à cette révolution technologique, la Tunisie ne peut plus se contenter de gérer les urgences du présent : elle doit préparer l'avenir.
Introduction
Pendant trois jours, de nombreux Tunisiens risquent de voir
certaines opérations bancaires ou administratives retardées en raison de la
grève du secteur financier. Cette actualité sociale est légitime et mérite
d'être entendue. Mais elle soulève également une question plus fondamentale : à
quoi ressembleront nos banques et nos assurances dans cinq ou dix ans ?
Dans plusieurs pays, l'intelligence artificielle prend déjà
en charge une part croissante des opérations courantes. Les clients effectuent
leurs démarches depuis leur téléphone portable, les demandes simples sont
traitées automatiquement et les employés se consacrent davantage au conseil et
à l'accompagnement personnalisé.
Pendant ce temps, la Tunisie continue de fonctionner selon un
modèle hérité d'une autre époque. La grève actuelle révèle ainsi un problème
plus profond : notre système financier doit se moderniser pour rester utile à
l'économie et répondre aux attentes des citoyens.
Un secteur bancaire qui paraît solide mais qui
montre ses limites
À première vue, les banques tunisiennes affichent des
résultats satisfaisants. Pourtant, cette apparente solidité masque plusieurs
fragilités.
La Tunisie compte aujourd'hui 23 banques commerciales pour
une population d'environ 12 millions d'habitants. Cette multiplication des
établissements entraîne des coûts élevés : agences nombreuses, structures
administratives répétées et dispersion des moyens financiers.
Par ailleurs, de nombreuses entreprises, notamment les
petites et moyennes entreprises, continuent à rencontrer des difficultés pour
accéder au financement. Les banques trouvent souvent plus simple et moins
risqué de financer la dette publique que d'accompagner l'investissement
productif.
Le résultat est paradoxal : un secteur rentable mais qui ne
joue pas pleinement son rôle de moteur du développement économique.
Le secteur des assurances face aux mêmes défis
Les compagnies d'assurances enregistrent une croissance
régulière de leur activité. Cependant, cette progression cache elle aussi
certaines faiblesses.
Les procédures restent souvent longues et complexes pour les
assurés. Les délais de traitement peuvent décourager les clients et générer des
coûts importants pour les compagnies.
Dans de nombreux pays, l'intelligence artificielle permet
déjà d'accélérer l'analyse des dossiers simples, notamment dans les domaines de
l'automobile et de la santé. En Tunisie, cette transformation demeure inexistantes.
Par ailleurs, certains risques majeurs, comme les
conséquences du changement climatique sur l'agriculture, restent insuffisamment
couverts.
Le monde change plus vite que nous
La véritable menace ne vient ni des grèves ni des
revendications sociales. Elle réside dans l'accélération des transformations
technologiques.
Partout dans le monde, les banques investissent massivement
dans le numérique. De plus en plus d'opérations peuvent être réalisées à
distance, sans déplacement ni attente au guichet.
Cette évolution ne signifie pas la disparition de l'humain.
Elle implique plutôt une transformation des métiers. Les tâches répétitives
diminuent tandis que les besoins en conseil, en analyse financière, en
cybersécurité et en gestion des données augmentent.
La question n'est donc plus de savoir si cette évolution aura
lieu, mais comment la Tunisie s'y préparera.
Trois réformes pour préparer l'avenir
Face à ces défis, l'État et la Banque Centrale pourraient
engager trois grands chantiers.
1. Rationaliser le paysage bancaire
L'objectif ne consiste pas à réduire la concurrence, mais à
construire des établissements plus solides et mieux capables de financer
l'économie nationale.
Une réflexion sur le rapprochement de certaines banques,
notamment dans le secteur public, permettrait de mutualiser les moyens et de
renforcer les capacités d'investissement.
2. Accélérer la digitalisation des services
financiers
Les citoyens doivent pouvoir accéder facilement aux services
bancaires et assurantiels depuis leur téléphone ou leur ordinateur.
Cette modernisation faciliterait l'inclusion financière de
millions de Tunisiens (60% de la population) encore éloignés des services bancaires traditionnels,
tout en réduisant les coûts de gestion.
3. Investir dans les compétences humaines
La modernisation ne doit pas se faire contre les salariés
mais avec eux.
L'État, les entreprises et les organisations syndicales ont
intérêt à construire un pacte social permettant la formation et la reconversion
des employés vers les nouveaux métiers de la finance numérique, de la
cybersécurité et du conseil.
L'objectif doit être clair : accompagner la transformation
plutôt que subir ses conséquences.
Conclusion
La grève actuelle attire naturellement l'attention de
l'opinion publique. Pourtant, le véritable défi se situe au-delà de ces trois
journées de mobilisation.
Le monde financier entre dans une nouvelle ère marquée par
l'intelligence artificielle, la digitalisation et la rapidité des services. La
Tunisie ne peut ignorer cette évolution sans prendre le risque d'un décrochage
durable.
La question n'est plus de savoir si nos banques et nos
assurances doivent changer. La véritable question est de savoir si nous
choisirons de conduire cette transformation ou d'attendre qu'elle s'impose à
nous.
Mustapha STAMBOULI
23 juin 2026
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