État des lieux sur notre "Or blanc"
CHAPÔ
C’est le casse du siècle sur nos ressources naturelles, un pillage en col blanc resté trop longtemps impuni. Alors que la Tunisie s’asphyxie financièrement, une enquête sans précédent de la police fiscale fait éclater l’implacable machinerie qui saigne le secteur salicole. Quatorze multinationales et opérateurs majeurs sont aujourd'hui pris au piège, accusés d'avoir bradé notre « or blanc » à des prix dérisoires pour masquer un système criminel de sous-facturation et de détournement de devises. Révélations exclusives sur un hold-up institutionnalisé qui déleste chaque année les caisses de l’État de plus d'un milliard de dinars tunisiens.
Introduction
Pendant que le débat national s'enlisait confortablement dans
les querelles mémorielles autour de la fin des privilèges coloniaux de la
COTUSAL, une criminalité financière d'une violence inouïe opérait en toute
impunité au bord de nos salines. En juin 2026, la Brigade de recherche et de
lutte contre l'évasion fiscale a brisé l'omerta en lançant une offensive
judiciaire simultanée contre 14 prédateurs économiques du secteur. Cet état des
lieux sans concession met à nu un scandale d'État : le recours systématique et
frauduleux à la sous-facturation internationale. Ce dispositif occulte ne se
contente pas de tricher avec le fisc local ; il organise scientifiquement
l'évaporation des richesses minières tunisiennes vers des comptes bancaires
étrangers, privant le peuple de l'argent qui lui revient de droit.
L'électrochoc des chiffres : Ce que la Tunisie
perd chaque année
Pour frapper l'opinion publique et comprendre l'ampleur du
désastre, il faut traduire ces manipulations financières en monnaie locale.
L'évasion fiscale pratiquée par ce cartel salicole est estimée par les experts
judiciaires à près de 400 millions d'euros par an.
Au cours actuel du dinar tunisien (où 1 euro s'échange à
environ 3,38 DT selon les données officielles de la Banque Centrale de
Tunisie), le préjudice financier direct prend des proportions titanesques :
- Un
trou annuel de 1,35 milliard de dinars (1 350 000 000 DT) en
pertes de recettes fiscales combinées et en fuite sèche de devises
étrangères.
- L'équivalent
du coût de construction de 4 hôpitaux universitaires
totalement équipés ou de près de 150 écoles publiques qui s'évapore
chaque année hors de nos frontières.
- Un
impact direct sur le pouvoir d'achat : En privant la
Banque Centrale de ces flux massifs de devises, ce système accélère la
dépréciation du dinar et aggrave l'inflation qui étrangle les ménages
tunisiens au quotidien.
Anatomie d'un hold-up financier : L'engrenage de
la spoliation
L'ingénierie financière mise en place par les barons de l'or
blanc repose sur le détournement de ce que l'on appelle en droit fiscal les
"prix de transfert". Un stratagème en trois actes, d'une efficacité
redoutable :
1. Le sabotage comptable (L'extraction)
L'opérateur extrait le sel du domaine public maritime
tunisien. Au moment du passage en douane, la cargaison est déclarée à un prix
dérisoire, inférieur ou égal au coût de revient local (par exemple,
l'équivalent de 50 DT la tonne).
- Le
tour de passe-passe : En Tunisie, l'entreprise affiche un
bilan comptable artificiellement exsangue ou déficitaire.
- Le
préjudice fiscal : L'Impôt sur les Sociétés (IS) normalement
dû à l'État tunisien est purement et simplement réduit à néant.
2. Le transit virtuel par l'écran offshore (La
captation)
Le produit physique prend la mer vers ses clients
industriels, mais l'argent, lui, prend une autre trajectoire. Sur le papier, le
sel est vendu à une société intermédiaire (une filiale de trading ou une simple
boîte aux lettres) enregistrée dans un paradis fiscal ou un pays européen à
fiscalité ultra-privilégiée. Cette entité fantôme n'a aucun entrepôt, aucun
salarié : elle ne manipule que des factures.
3. Le jackpot à l'étranger (L'évaporation)
Cette filiale offshore revend immédiatement la même
marchandise aux géants mondiaux de la chimie ou du déneigement au prix réel du
marché international (par exemple, l'équivalent de 270 DT la tonne).
- Le
cœur de l'escroquerie : La marge colossale (plus de 220 DT
par tonne) est encaissée hors de Tunisie. Les bénéfices gigantesques
restent bloqués sur des comptes étrangers, totalement hors de portée du
fisc tunisien.
Un secteur hors-la-loi toléré par l'État
Cet état des lieux jette une lumière crue sur les failles
institutionnelles et les complaisances administratives qui ont permis à ce
cartel de prospérer pendant deux décennies :
- Le
vide juridique des prix de référence : Contrairement aux
hydrocarbures ou aux phosphates, le sel tunisien naviguait dans une zone
de non-droit tarifaire. Aucune mercuriale officielle n'imposait de prix
plancher à l'exportation. Les entreprises fixent leurs prix à leur guise,
en toute opacité.
- L'imposture
de l'auto-certification : Le prix du sel est dicté
par sa pureté (sel industriel brut vs sel premium raffiné). Faute de
laboratoires étatiques indépendants et incorruptibles aux frontières, les
exportateurs auto-certifiaient leurs cargaisons en bas de gamme pour
légitimer leurs prix frauduleux auprès des douanes.
Conclusion
Cet état des lieux sur notre « or blanc » sonne l'heure des
comptes. L'enquête de la police fiscale apporte la preuve irréfutable que la
reconquête de la souveraineté territoriale, entamée par l'arrêt programmé des
concessions historiques à Sfax et Monastir, n’est qu'une illusion
de souveraineté si elle ne s'accompagne pas d'une guerre totale contre la
criminalité financière. En s'attaquant de front à ce réseau de
sous-facturation, l'État tunisien ne réalise pas un simple redressement
douanier de routine. Il pose l'acte fondateur d'un audit de salut public qui
devra, dès demain, nettoyer les autres secteurs stratégiques clés du pays, du
pétrole au gaz, en passant par les phosphates.
Mustapha STAMBOULI, 22/06/2026
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