Urgence écologique en Tunisie : pour des États Généraux de l’Environnement et du Climat

Quinze ans après la chute de l'ancien régime, la transition écologique tunisienne reste le parent pauvre des politiques publiques. Entre crise hydrique historique, retard sur les énergies renouvelables et transports publics asphyxiés, la Tunisie ne peut plus attendre. Il est urgent d'organiser des États Généraux de l’Environnement pour acter des ruptures majeures, financées par une refonte audacieuse de la Caisse de compensation.

Au cours des années 1990, l'environnement et le développement durable eurent leurs lettres de noblesse en Tunisie. Le pays s'inscrivait alors dans la dynamique planétaire de la Conférence de Rio de 1992 (Agenda 21) et du consensus méditerranéen « Med 21 » de Tunis en 1994. Pionnière, la Tunisie s'était dotée d'un cadre institutionnel robuste : un ministère dédié, des agences spécialisées (ANPE, APAL, ANGed) et des outils juridiques protecteurs.

Ce consensus a volé en éclats au tournant des années 2000. La mainmise du clan du pouvoir sur l’appareil d'État a conduit à l'implosion du système environnemental, marqué par le démantèlement du ministère et la neutralisation de ses outils clés (études d'impact court-circuitées, police environnementale affaiblie, bétonnage du littoral). Plus de quinze ans après la révolution, force est de constater que nos institutions environnementales restent structurellement sinistrées, reléguées au second plan face aux urgences politiques et économiques.

Aujourd’hui, face à un effondrement écologique qui n'est plus une menace lointaine mais une réalité quotidienne, la tenue de véritables États Généraux de l’Environnement et du Climat est une urgence absolue. Ce « Grenelle » tunisien doit impérativement acter des ruptures majeures autour de quatre piliers stratégiques :

1. Énergie : libérer le potentiel tunisien
En 2011, nous dénoncions le retard de la Tunisie face aux performances solaires du Maroc et les dangers de l'option nucléaire — confirmés à l'époque par le drame de Fukushima. Si le spectre du nucléaire est aujourd'hui écarté, la Tunisie accuse toujours un retard chronique dans sa transition. Alors que le pays s'est fixé l'objectif de produire 35 % de son électricité à partir d'énergies renouvelables, la réalité reste timide, freinée par des blocages bureaucratiques et des réseaux saturés. À l’heure où l'Europe taxe le carbone à ses frontières, la Tunisie doit urgemment libérer le potentiel du soleil et du vent pour garantir sa souveraineté énergétique et devenir exportatrice d'énergie propre.

2. Transports : rompre avec le tout-automobile
Le choix historique de privilégier le transport individuel au détriment des infrastructures collectives continue de saturer nos villes, d'asphyxier nos budgets (via l'importation de carburants) et de creuser les inégalités territoriales. Les classes moyennes et populaires subissent de plein fouet la dégradation des transports publics. L'investissement massif et prioritaire dans le transport sur rail (RFR, lignes interurbaines) et l'électrification des flottes collectives ne sont plus de simples options écologiques, mais des exigences de justice sociale et d'efficacité économique.

3. Agriculture et Eau : l'impératif de la résilience
La Tunisie traverse la pire crise hydrique de son histoire contemporaine. Dans ce contexte de sécheresse structurelle, la gestion des ressources appelle à une refonte totale. D'une part, le passage progressif vers l’agroécologie et des cultures moins gourmandes en eau est une question de sécurité nationale. D'autre part, la réutilisation des eaux usées traitées (STEP) de l'ONAS est devenue inévitable. Mais elle doit impérativement s'accompagner d'un contrôle sanitaire et environnemental strict, indépendant et transparent, pour éviter toute contamination des nappes phréatiques et des sols.

4. Pêche : préserver le patrimoine maritime
La pêche au chalut et le braconnage continuent de ravager les herbiers de posidonie et de vider la Méditerranée de ses ressources, notamment dans le golfe de Gabès. L’État doit impérativement durcir les contrôles maritimes et renforcer financièrement les mécanismes de repos biologique.

Le levier financier : réorienter la Caisse de compensation
Pour financer ces chantiers vitaux, la solution réside dans la refonte profonde de notre système de subventions. Les fonds de la Caisse générale de compensation, qui pèsent lourdement sur le budget de l'État, doivent être structurellement réorientés. Grâce à un mécanisme de transfert ciblé, l'État doit convertir les subventions universelles (qui profitent souvent aux plus gros consommateurs) en aides directes et incitatives.

Ces transferts financiers financeraient directement les petits agriculteurs s'engageant dans le bio, les petits pêcheurs artisanaux contraints à l'arrêt lors du repos biologique, et le déploiement d'énergies renouvelables décentralisées dans les régions de l'intérieur.

Seule cette planification écologique globale, validée par un consensus réunissant scientifiques, société civile, producteurs et décideurs, permettra de sortir la Tunisie du marécage environnemental et de bâtir une économie résiliente.

Mustapha STAMBOULI, 05/06/2026

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