De la panne de courant à la panne de sens

 Alors que la Tunisie traverse une crise énergétique majeure marquée par les coupures de la STEG, le débat public semble avoir trouvé un coupable idéal : le langage. Entre théories du complot et euphémismes technocratiques, retour sur un court-circuit sémantique où l'art de mal nommer les choses l'emporte sur la réalité technique.

« Si on n'appelle pas un chat un chat, on finit par créer de faux chats ». Cette formule, un brin absurde, résonne aujourd’hui avec une étrange lucidité en Tunisie. Alors que le thermomètre s'affole et que le réseau électrique vacille sous l'effet de la canicule, un autre court-circuit se produit sous nos yeux : celui du langage. Face au délestage et aux coupures quotidiennes de la STEG, la communication officielle et le débat public semblent avoir choisi de délaisser la réalité technique pour inventer une fiction rassurante.
Le "vrai chat" de cette crise est pourtant bien identifiable. C’est celui d'un modèle énergétique à bout de souffle, freiné par des infrastructures vieillissantes, des investissements en retard et une dépendance massive au gaz. C'est aussi la réalité d'industriels, notamment dans le textile, plongés dans le noir et l'incertitude économique à cause d'une gestion opaque et sans calendrier prévisible [managers.tn]. Ce chat-là est difficile à regarder en face, car il exige des solutions lourdes, des financements massifs et une transparence courageuse.
Alors, pour ne pas le nommer, la communication politique s’est mise à fabriquer de « faux chats ». On agite l'épouvantail du sabotage politique ou de la théorie du complot dès qu'un câble cède, transformant un problème de maintenance en une intrigue d'espionnage. On pointe du doigt le climatiseur du citoyen lambda, coupable idéal d'un gaspillage national, pour masquer les verrous réglementaires qui freinent encore la transition vers le solaire.
En refusant d'appeler la crise par son nom, on se condamne à poursuivre des ombres. À chasser de faux chats, on oublie de réparer le réseau. Et l'on vérifie, dans la pénombre des salons tunisiens privés de lumière, la prophétie initiale d'Albert Camus : mal nommer les choses, c'est bel et bien ajouter au malheur d'un monde qui manque déjà cruellement de clarté.
Mustapha STAMBOULI

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