Délestages électriques en Tunisie : quand l'improvisation remplace l'anticipation
Introduction
La STEG s'efforce de présenter les pannes et les délestages
électriques comme des composantes intrinsèques et normales de l'exploitation
des réseaux de distribution, en banalisant ainsi des dysfonctionnements qui
révèlent pourtant des lacunes structurelles graves. Or, la réalité est tout
autre. La STEG n'a pas prévenu ses clients du risque de rupture d'alimentation
en électricité, malgré des signaux clairs et répétés. Les services
météorologiques ont en effet systématiquement mentionné, dans leurs communications,
que notre pays serait exposé à un climat agressif, où la température pourrait
dépasser les 45 degrés, ce qui laissait présager une demande énergétique
exceptionnelle. Face à ces prévisions, une gestion responsable aurait dû être
mise en œuvre : renforcement des capacités de production, entretien préventif
des infrastructures critiques, et surtout information transparente des citoyens
sur les risques de coupures. Au lieu de cela, la STEG a choisi le silence, puis
l'improvisation.
I. Des prévisions ignorées, une gestion à
réaction
Les alertes météorologiques n'ont pourtant pas manqué. Dès le
début de la saison estivale, les services spécialisés annonçaient des épisodes
de chaleur extrême, avec des pics à plus de 45 degrés dans plusieurs régions du
pays. Ces conditions devaient mécaniquement entraîner une hausse brutale de la
consommation électrique, notamment en raison de l'utilisation massive des
climatiseurs. Dans tout pays doté d'une gestion prévisionnelle sérieuse, de
telles prévisions déclenchent un plan d'urgence : mobilisation des équipes
techniques, inspection des transformateurs, activation de centrales de réserve,
et communication vers le public. Rien de tout cela n'a été fait. La STEG a
attendu que le réseau sature pour agir dans l'urgence, au gré des pannes et des
effondrements locaux. Résultat : des centaines de milliers de foyers et des
centaines d'entreprises privées d'électricité, souvent sans aucun préavis.
II. Le coût économique et social de
l'impréparation
Ces délestages ont un prix. Pour les petites et moyennes
entreprises, chaque heure d'interruption représente une perte sèche :
congélateurs vidés, chaînes de production à l'arrêt, serveurs informatiques
endommagés. Dans les zones industrielles, des chefs d'entreprise ont rapporté
des pertes de plusieurs milliers de dinars par jour. Pour les particuliers, la
situation est tout aussi préoccupante : des familles sans ventilation pendant
des nuits à plus de 40 degrés, des appareils électroménagers endommagés par les
retours de courant brutaux, des personnes sous traitement médical privées de
réfrigération pour leurs médicaments. Le plus grave, les délestages électriques
non planifiés, exacerbés par une gestion réactive de la STEG face aux
canicules, causent des préjudices économiques importants et des drames sociaux,
notamment le décès de patients dépendant de l'oxygène à Médenine et Djerba.
Face à l'inefficacité de l'opérateur national, des exemples internationaux
comme la Californie ou le Maroc démontrent l'importance de la transparence et
de l'anticipation pour sécuriser l'approvisionnement énergétique.
Au-delà des chiffres, c'est la confiance dans le service
public qui s'érode. Comment accepter que l'habileté d'une entreprise nationale
vienne compromettre la santé, le travail et la dignité des citoyens ?
III. Ce que font les autres pays : trois leçons
venues d'ailleurs
La situation tunisienne n'est pas une fatalité. D'autres
pays, confrontés à des défis climatiques similaires, ont su faire preuve
d'anticipation et de transparence.
En Californie, Pacific Gas and Electric a mis en
place un système de délestages préventifs lors des périodes de canicule. Mais
la différence est de taille : les populations sont averties 48 à 72
heures à l'avance via des alertes téléphoniques, des applications
dédiées et des campagnes médiatiques. Les citoyens savent précisément quand et
où les coupures auront lieu, ce qui leur permet de s'organiser. L'opérateur
justifie publiquement ses décisions en temps réel.
L'Inde a misé sur un réseau
électrique intelligent capable de lisser la demande en période de pic. Le
système de demand response permet de réduire temporairement la
consommation des gros industriels en échange de compensations financières,
évitant ainsi l'effondrement du réseau sans impacter les foyers vulnérables.
En Afrique du Sud, où Eskom a longtemps pratiqué
des délestages brutaux, la pression citoyenne et médiatique a forcé
l'entreprise publique à publier des calendriers de délestage détaillés, avec
des plages horaires connues à l'avance. Des applications comme EskomSePush informent
la population en continu, transformant une crise subie en une contrainte
gérable.
Plus près de nous, le Maroc a investi
massivement dans le solaire et l'interconnexion avec l'Espagne pour sécuriser
son approvisionnement, tout en communiquant clairement sur les efforts
nécessaires en période de forte chaleur.
Ces exemples montrent qu'il existe des alternatives crédibles
à l'opacité et à l'improvisation. Ce qui manque à la STEG, ce ne sont pas
seulement des moyens ; ce sont aussi une culture de l'anticipation, une
obligation de transparence et un véritable respect de l'usager.
Conclusion
La STEG ne peut plus se retrancher derrière l'excuse des
conditions climatiques exceptionnelles. Les vagues de chaleur ne sont plus une
anomalie : elles sont la nouvelle norme dans notre région. L'improvisation et
le silence ne sont pas des options viables pour un service public essentiel.
Les Tunisiens ne réclament pas l'impossible. Ils exigent simplement ce à quoi
ils ont droit : un service fiable, transparent et respectueux des usagers. À
l'heure où le changement climatique ne fait qu'aggraver la pression sur les
infrastructures, il est urgent que la STEG et les autorités de tutelle tirent
les leçons de cette crise. L'heure n'est plus aux justifications. Elle est à
l'action, à l'investissement et à une refonte profonde de la relation entre
l'opérateur national et les citoyens qu'il est censé servir.
Mustapha STAMBOULI, 16/07/20256
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