Délestages électriques en Tunisie : quand l'improvisation remplace l'anticipation

Alors que les services météorologiques annonçaient depuis des semaines des températures records dépassant les 45 degrés, la STEG n'a ni préparé le réseau, ni informé les usagers. Résultat : des coupures brutales, des entreprises à l'arrêt, et une communication de crise qui tente de faire passer l'inacceptable pour une fatalité technique. Retour sur une gestion qui interroge, à la lumière d'exemples internationaux édifiants.

Introduction

La STEG s'efforce de présenter les pannes et les délestages électriques comme des composantes intrinsèques et normales de l'exploitation des réseaux de distribution, en banalisant ainsi des dysfonctionnements qui révèlent pourtant des lacunes structurelles graves. Or, la réalité est tout autre. La STEG n'a pas prévenu ses clients du risque de rupture d'alimentation en électricité, malgré des signaux clairs et répétés. Les services météorologiques ont en effet systématiquement mentionné, dans leurs communications, que notre pays serait exposé à un climat agressif, où la température pourrait dépasser les 45 degrés, ce qui laissait présager une demande énergétique exceptionnelle. Face à ces prévisions, une gestion responsable aurait dû être mise en œuvre : renforcement des capacités de production, entretien préventif des infrastructures critiques, et surtout information transparente des citoyens sur les risques de coupures. Au lieu de cela, la STEG a choisi le silence, puis l'improvisation.

I. Des prévisions ignorées, une gestion à réaction

Les alertes météorologiques n'ont pourtant pas manqué. Dès le début de la saison estivale, les services spécialisés annonçaient des épisodes de chaleur extrême, avec des pics à plus de 45 degrés dans plusieurs régions du pays. Ces conditions devaient mécaniquement entraîner une hausse brutale de la consommation électrique, notamment en raison de l'utilisation massive des climatiseurs. Dans tout pays doté d'une gestion prévisionnelle sérieuse, de telles prévisions déclenchent un plan d'urgence : mobilisation des équipes techniques, inspection des transformateurs, activation de centrales de réserve, et communication vers le public. Rien de tout cela n'a été fait. La STEG a attendu que le réseau sature pour agir dans l'urgence, au gré des pannes et des effondrements locaux. Résultat : des centaines de milliers de foyers et des centaines d'entreprises privées d'électricité, souvent sans aucun préavis.

II. Le coût économique et social de l'impréparation

Ces délestages ont un prix. Pour les petites et moyennes entreprises, chaque heure d'interruption représente une perte sèche : congélateurs vidés, chaînes de production à l'arrêt, serveurs informatiques endommagés. Dans les zones industrielles, des chefs d'entreprise ont rapporté des pertes de plusieurs milliers de dinars par jour. Pour les particuliers, la situation est tout aussi préoccupante : des familles sans ventilation pendant des nuits à plus de 40 degrés, des appareils électroménagers endommagés par les retours de courant brutaux, des personnes sous traitement médical privées de réfrigération pour leurs médicaments. Le plus grave, les délestages électriques non planifiés, exacerbés par une gestion réactive de la STEG face aux canicules, causent des préjudices économiques importants et des drames sociaux, notamment le décès de patients dépendant de l'oxygène à Médenine et Djerba. Face à l'inefficacité de l'opérateur national, des exemples internationaux comme la Californie ou le Maroc démontrent l'importance de la transparence et de l'anticipation pour sécuriser l'approvisionnement énergétique.

Au-delà des chiffres, c'est la confiance dans le service public qui s'érode. Comment accepter que l'habileté d'une entreprise nationale vienne compromettre la santé, le travail et la dignité des citoyens ?

III. Ce que font les autres pays : trois leçons venues d'ailleurs

La situation tunisienne n'est pas une fatalité. D'autres pays, confrontés à des défis climatiques similaires, ont su faire preuve d'anticipation et de transparence.

En Californie, Pacific Gas and Electric a mis en place un système de délestages préventifs lors des périodes de canicule. Mais la différence est de taille : les populations sont averties 48 à 72 heures à l'avance via des alertes téléphoniques, des applications dédiées et des campagnes médiatiques. Les citoyens savent précisément quand et où les coupures auront lieu, ce qui leur permet de s'organiser. L'opérateur justifie publiquement ses décisions en temps réel.

L'Inde a misé sur un réseau électrique intelligent capable de lisser la demande en période de pic. Le système de demand response permet de réduire temporairement la consommation des gros industriels en échange de compensations financières, évitant ainsi l'effondrement du réseau sans impacter les foyers vulnérables.

En Afrique du Sud, où Eskom a longtemps pratiqué des délestages brutaux, la pression citoyenne et médiatique a forcé l'entreprise publique à publier des calendriers de délestage détaillés, avec des plages horaires connues à l'avance. Des applications comme EskomSePush informent la population en continu, transformant une crise subie en une contrainte gérable.

Plus près de nous, le Maroc a investi massivement dans le solaire et l'interconnexion avec l'Espagne pour sécuriser son approvisionnement, tout en communiquant clairement sur les efforts nécessaires en période de forte chaleur.

Ces exemples montrent qu'il existe des alternatives crédibles à l'opacité et à l'improvisation. Ce qui manque à la STEG, ce ne sont pas seulement des moyens ; ce sont aussi une culture de l'anticipation, une obligation de transparence et un véritable respect de l'usager.

Conclusion

La STEG ne peut plus se retrancher derrière l'excuse des conditions climatiques exceptionnelles. Les vagues de chaleur ne sont plus une anomalie : elles sont la nouvelle norme dans notre région. L'improvisation et le silence ne sont pas des options viables pour un service public essentiel. Les Tunisiens ne réclament pas l'impossible. Ils exigent simplement ce à quoi ils ont droit : un service fiable, transparent et respectueux des usagers. À l'heure où le changement climatique ne fait qu'aggraver la pression sur les infrastructures, il est urgent que la STEG et les autorités de tutelle tirent les leçons de cette crise. L'heure n'est plus aux justifications. Elle est à l'action, à l'investissement et à une refonte profonde de la relation entre l'opérateur national et les citoyens qu'il est censé servir.

Mustapha STAMBOULI, 16/07/20256

 

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