"J’accuse l’État" : Comment la déstabilisation de la STEG fait souffrir les Tunisiens
Alors que les vagues de chaleur estivales plongent régulièrement la Tunisie dans le noir, le monopole de la STEG subit le feu des critiques. Enquête sur une crise électrique profonde où l'État tunisien, à la fois tuteur politique et premier mauvais payeur de l'entreprise, porte la responsabilité directe d'une asphyxie financière qui menace désormais de faire disjoncter l'économie nationale et le secteur clé du tourisme.
Introduction
Chaque été, le même rituel anxiogène s'installe en Tunisie.
Dès que le thermomètre franchit la barre des 40°C, les climatiseurs s'allument
simultanément sur tout le territoire, exigeant de la Société Tunisienne de
l'Électricité et du Gaz (STEG) une surproduction immédiate de 300 mégawatts
pour chaque degré supplémentaire. Face à cette surcharge prévisible, le réseau
sature, s’emballe et disjoncte. Pour éviter le black-out total, l'opérateur
historique n'a d'autre choix que d'imposer des délestages forcés. Mais derrière
ces pannes à répétition se cache une réalité bien plus sombre qu’un simple
problème technique de canicule : une faillite structurelle et financière dont
l'État tunisien est le principal architecte.
Le cauchemar estival de l'économie tunisienne
Face au pic de demande, le réseau sature et impose des
coupures tournantes. Pour les professionnels, la facture est exorbitante. Selon
les analyses macroéconomiques, chaque kilowattheure (kWh) non distribué détruit
directement entre 4 et 5 dinars de valeur sur notre PIB. À l'échelle nationale,
une dizaine de jours de délestages sévères engendre un manque à gagner direct
estimé entre 12,5 et 50 millions de dinars pour les commerces et les
industries. Si l'on y ajoute les coûts indirects ; machines brisées, stocks
perdus, retards de livraison, la facture réelle est multipliée par quatre.
Le secteur touristique, poumon de l'économie tunisienne (10 %
du PIB), subit cette situation de plein fouet. Dans des zones clés comme le Cap
Bon ou Djerba, des groupes de touristes étrangers écourtent leurs séjours,
fuyant des hôtels privés de climatisation et parfois d'eau courante]. L’image
de marque de la destination Tunisie s’en trouve durablement dégradée.
L’État, "vrai patron" et premier
mauvais payeur
Si le réseau national est devenu obsolète, c'est parce que sa
maintenance et son extension ont été sacrifiées. La cause ? L'asphyxie
financière de la STEG. Mais contrairement aux idées reçues, la responsabilité
n'incombe pas uniquement à la direction de l'entreprise publique, elle pointe
directement vers le ministère de tutelle.
En Tunisie, l’État est un tuteur aux injonctions
contradictoires. D’un côté, il impose à la STEG une obligation de paix sociale
en maintenant des tarifs d’électricité inférieurs aux coûts réels de
production. De l'autre, il s'avère incapable de verser à temps les subventions
compensatoires nécessaires pour absorber la flambée du prix du gaz importé.
Plus grave encore : l'Administration tunisienne est le
premier "mauvais payeur" de la STEG. Sur la dette globale de la STEG
qui dépasse les 3 milliards de dinars d'impayés cumulés, près de 50 % provient
directement des ministères, des municipalités, des hôpitaux publics et des
structures étatiques. Bénéficiant d'une immunité de fait, l'Administration
consomme une énergie qu'elle ne règle pas, vidant les caisses d'un opérateur
historique qui n'a plus les moyens d'acheter de nouveaux transformateurs.
La double peine du "petit peuple" :
L'obscurité et la canicule
Derrière les pertes macroéconomiques et les bilans des grands
hôtels se joue un drame humain quotidien, invisible et silencieux. Pour les
familles des quartiers populaires et des régions intérieures, la coupure
électrique n'est pas un simple désagrément : c'est une épreuve physique et
psychologique.
Sans électricité, pas de ventilateur ni de climatisation sous
des nuits d'été étouffantes frôlant les 40°C. Les réfrigérateurs s'éteignent,
gâtant les maigres provisions achetées au prix fort en cette période de haute
inflation. Pire encore, dans de nombreuses localités, l'arrêt des stations de
pompage de la SONEDE, faute de courant,
coupe simultanément l'accès à l'eau potable. Le citoyen tunisien se retrouve
ainsi otage d'une double peine : privé d'air frais et privé d'eau, condamné à
attendre à la lueur d'une bougie que l'État daigne assumer ses responsabilités.
Le faux débat de la privatisation totale
Face à cette impasse, deux visions s'affrontent souvent de
manière stérile. Les partisans d'une libéralisation sauvage réclament le
démantèlement du monopole pour laisser le privé prendre le relais. À l'inverse,
les défenseurs du statu quo brandissent la menace d'une explosion des tarifs
pour les ménages modestes si le service public venait à disparaître.
Pourtant, la solution ne réside pas dans une privatisation
totale, mais dans une réforme pragmatique et un modèle hybride :
1. Conserver le monopole de l'infrastructure : Le
transport et la distribution de l'électricité doivent rester sous contrôle
public pour garantir l'équité territoriale et raccorder les zones rurales.
2. Ouvrir la production à la concurrence : Il
est urgent de libéraliser massivement la production d'énergies renouvelables
(solaire et éolien) en autorisant le secteur privé et les hôteliers à injecter
directement leur surplus d'énergie propre dans le réseau national.
Conclusion
Le monopole de la STEG sous sa forme centralisée actuelle a
vécu, et maintenir le statu quo revient à condamner l'économie tunisienne à
l'obscurité. Toutefois, la solution ne réside pas dans une privatisation
sauvage qui fragiliserait les ménages les plus modestes, mais dans un courage
politique nouveau. Sauver la STEG impose d'abord que l'État règle ses propres
dettes envers elle, puis qu'il accepte de céder le marché de la production
verte au secteur privé tout en gardant la main sur les lignes de distribution.
Réformer ce fleuron industriel n'est plus une option idéologique, c'est une
urgence vitale pour que la Tunisie de demain puisse enfin concilier
souveraineté énergétique, justice sociale et compétitivité économique.
Mustapha STAMBOULI, 22/07/2026
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