GAZA l'orpheline : « on n'a pas vu, on n'a rien vu, on n'a rien fait. »
Ni indignation de salon, ni diplomatie de papier. Derrière l'écran des communiqués et le ronron des procédures, il y a un scandale que personne ne veut nommer : des vies qui tombent en silence, des consciences qui s'arrangent, une humanité qui se défile. Ce texte ne demande pas qu'on regarde — il accuse ce que nous choisissons de ne pas voir.
Introduction
Il y a des images que l'on regarde et des mots que l'on ne
prononce pas. Depuis des mois, la planète entière a les yeux grands ouverts sur
Gaza, et pourtant chacun feint de ne rien voir. Ce n'est pas une fatalité.
C'est un choix. Une discipline. Une organisation du regard. On peut fermer les
yeux sur ce que l'on ignore ; il faut une constance tout entière pour détourner
le regard de ce qui se déroule en plein jour, sous les caméras, à hauteur
d'hommes, de femmes et d'enfants.
I. Une indifférence organisée
La complicité de la communauté internationale face à
l'anéantissement de la vie humaine à Gaza dépasse la simple inaction : elle
relève d'une indifférence organisée. Nos résolutions se votent et se
contournent. Nos cessez-le-feu se réclament et ne s'imposent jamais. Nos
tribunaux se saisissent, puis s'enlisent. Partout, la diplomatie érige des
zones grises où la destruction poursuit son œuvre, bien sagement, sous couvert
de procédure. On convoque des commissions, on promet des enquêtes, on déplore
des « incidents » — puis on passe à l'ordre du jour suivant. La machine
institutionnelle tourne à vide, et son ronronnement tient lieu d'action.
Cette indifférence n'est pas passive : elle est active.
Chaque report de vote est un calcul. Chaque veto est une décision. Chaque
communiqué condamnant « de la manière la plus ferme » sans nommer personne est
une mise en scène soigneusement réglée, destinée à satisfaire les opinions
publiques sans déranger les équilibres. On appelle cela la realpolitik. C'est
un nom élégant pour une abdication.
II. La complicité des mots
Cette complicité se niche d'abord dans le langage. Nous
refusons de nommer ce qui se produit. Nous noyons la réalité sous des
euphémismes techniques — « frappes chirurgicales », « dommages collatéraux », «
escalade », « cycle de violence ». Chaque mot est une décision. Chaque
euphémisme, un blanchiment. Nous avons inventé un vocabulaire pour ne pas avoir
à dire l'horreur, une grammaire pour ne pas avoir à pleurer.
Qui a décidé qu'il fallait appeler cela un « conflit » ? Un
conflit oppose des puissances comparables. Ici, on ne parle ni de parité, ni de
réciprocité, ni d'équilibre. On parle d'un territoire assiégé, d'une population
privée d'eau, de soins et d'électricité, et d'une machine de guerre
disproportionnée. Le mot « conflit » égalise ce qui ne l'est pas. Il place sur
le même plan l'assaillant et l'assiégé, le bombardier et l'enfant sous les
décombres. Choisir ses mots, c'est déjà choisir son camp.
III. La faute des puissances
Aucun équilibre des puissances n'excuse la dérobade.
L'anéantissement d'une vie humaine n'est pas un commentaire à faire, c'est une
épreuve où se révèle la cohérence morale de ceux qui se prétendent garants d'un
ordre fondé sur le droit. Devant un massacre, la neutralité n'est pas une
option : elle est un camp. En s'abstenant, les nations ne témoignent pas de
leur retenue, elles signent leur choix : laisser prévaloir la logique du plus
fort.
Ceux qui se disent les gardiens des traités, les inventeurs
des droits de l'homme, les architectes du droit international, ont ici
l'occasion de prouver que ces instruments ne sont pas des lettres mortes.
Chaque fois qu'ils hésitent, chaque fois qu'ils invoquent la complexité pour se
dérober à l'évidence, ils enseignent au monde entier que la loi ne vaut que si
elle arrange. Et ce monde, qui les a longtemps écoutés, retient la leçon : les
puissances ne condamnent pas ce qu'elles protègent.
IV. La complicité du temps
Et puis il y a la complicité la plus insidieuse : celle du
temps. Chaque jour qui passe transforme l'horreur en habitude, la tragédie en
chiffres, la vie en statistique. On s'habitue. C'est cela, le vrai danger de la
durée : elle érode la honte. Elle nous persuade que ce qui dure est normal, que
ce qui se répète est acceptable. Les corps se comptent, les destructions se
mesurent en hectares, et l'effroi, à force de rejouer, finit par s'émousser.
La mémoire elle-même devient complice. Nous parlons de «
générations sacrifiées » comme d'une fatalité climatique, alors qu'il s'agit
d'une décision politique renouvelée chaque jour. Rien, dans l'ordre des choses,
ne condamne des enfants à naître dans un monde en ruine. C'est nous qui
l'organisons. C'est pourquoi l'histoire jugera sévèrement cette époque : non
pas parce qu'elle a manqué d'instruments, mais parce qu'elle a manqué de
volonté.
Conclusion
Nous avons les instruments pour agir. Nous avons le droit.
Nous avons la force collective. Il ne manque que la volonté. L'histoire jugera
sévèrement cette époque qui, disposant de tout, a choisi de regarder ailleurs —
persuadée que le silence protège nos intérêts, alors qu'il scelle notre
humanité.
On n'a pas vu. On n'a rien vu. On n'a rien fait. Et ce « on
», c'est nous.
Mustapha STAMBOULI, 04/08/2026
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