Sécurité des travailleuses agricoles en Tunisie : le lourd tribut de l’inaction étatique et l'exigence d'un sursaut citoyen
Chaque jour, des milliers de travailleuses agricoles risquent leur vie à l’arrière de camionnettes de marchandises inadaptées. Malgré l'adoption d'une loi protectrice en 2019, l'inaction des institutions et le non-respect des textes juridiques persistent. Face à ce drame silencieux et à l'exploitation économique, rompre l'indifférence et exiger des comptes aux autorités n'est plus une option : c'est un impératif moral et un devoir citoyen.
Introduction
Chaque matin, bien avant que les premières lueurs du jour ne
viennent éclairer nos villes, un scénario immuable et tragique se répète sur
les routes de la Tunisie rurale. Des milliers de femmes, les visages dissimulés
pour se protéger du froid ou de la poussière, s’entassent debout à l’arrière de
camionnettes de transport de marchandises. Sans aucune poignée pour se retenir,
sans aucune protection, elles voyagent au péril constant de leur vie pour
rejoindre les champs.
Ces femmes constituent pourtant le moteur invisible et
indispensable de notre secteur agricole, garantissant par leur labeur la
sécurité alimentaire de tout un pays. Pourtant, en retour, les institutions ne
leur offrent qu'une immense précarité et des conditions de transport indignes.
Face à ce traitement inacceptable, se taire équivaut à accepter l'inacceptable.
Dénoncer le silence de l'État et exiger l'application des lois est aujourd'hui
le devoir de chaque citoyen.
Un arsenal législatif qui reste lettre morte
La colère et l’indignation ne datent pas d’aujourd’hui. À la
suite d’une série d’accidents de la route particulièrement meurtriers qui ont
coûté la vie à des dizaines d’ouvrières dans des régions comme Sidi Bouzid,
Kairouan ou Béja, la Tunisie a semblé vouloir réagir. En 2019, l'Assemblée a
adopté la loi n° 2019-51. Ce texte législatif, salué à l’époque par les
défenseurs des droits humains, avait un objectif clair : créer un service de
transport public et privé spécialement dédié et adapté aux travailleuses et
travailleurs agricoles. La loi imposait l’usage de véhicules sécurisés,
répondant à des normes strictes, pour mettre fin définitivement au transport
anarchique.
Cependant, plusieurs années après le vote de cette loi, force
est de constater que le changement attendu n’a pas eu lieu. Sur le terrain, la
réalité est restée cruellement identique. L’existence même de ce texte
juridique ne sert aujourd’hui que de paravent législatif, masquant mal une
absence totale de volonté politique pour faire appliquer les règles. Adopter
une loi sans y allouer les budgets nécessaires, sans former les agents de
contrôle et sans créer des circuits de transport alternatifs revient à abandonner
ces femmes à leur sort. Pour les observateurs et les organisations de la
société civile, ce décalage flagrant entre le texte juridique et la réalité
quotidienne est devenu insupportable.
Le silence complice de l’État face à l’urgence
Face à la persistance de ce drame, il est indispensable de
condamner ouvertement le silence de l’État et son inaction systématique. Les
autorités publiques ne peuvent plus se contenter de publier des communiqués de
condoléances à chaque fois qu’un nouveau camion se renverse sur une route locale,
faisant des mortes et des blessées graves. Le manque de contrôles routiers
rigoureux sur les axes stratégiques de transport agricole démontre une forme de
tolérance institutionnelle vis-à-vis d’une pratique pourtant illégale.
Ce silence des institutions est d’autant plus grave qu’il
protège indirectement un système d’exploitation bien rodé. En ne déployant pas
les forces de l’ordre pour immobiliser ces véhicules de la mort, en ne
sanctionnant pas fermement les intermédiaires clandestins, l’État faillit à sa
mission première : protéger ses citoyens les plus vulnérables. La sécurité de
ces milliers de femmes ne peut pas être traitée comme un sujet secondaire ou
une fatalité économique. Elle doit être érigée en urgence nationale. Chaque
jour de silence supplémentaire de la part des ministères concernés s'apparente
à une complicité passive face aux risques que subissent ces citoyennes.
Les rouages économiques de l'exploitation
Pour comprendre pourquoi la situation s’éternise malgré les
lois, il faut analyser les mécanismes économiques qui régissent le secteur
agricole tunisien. Le transport des ouvrières est entièrement contrôlé par un
réseau d’intermédiaires, souvent appelés les "gacharas". Ces hommes
louent des camionnettes de transport de marchandises et organisent la collecte
des femmes dans les villages reculés pour les amener vers les grandes
exploitations.
Ce système repose sur une réduction maximale des coûts au
détriment de la sécurité :
- La
maximisation de l'espace : Plus le nombre de femmes
entassées dans une seule benne est élevé, plus la marge de bénéfice de
l'intermédiaire augmente.
- Le
prélèvement sur les salaires : Les frais de ce transport
dangereux sont directement déduits du maigre salaire journalier des
ouvrières, réduisant encore plus leur pouvoir d'achat déjà limité.
- La
pression des producteurs : Les grands producteurs
agricoles tirent également profit de ce système informel, qui leur fournit
une main-d'œuvre bon marché et flexible, sans qu'ils n'aient à assumer les
coûts ou les responsabilités juridiques liés au transport et à la
couverture sociale.
Rompre le silence : le devoir de chaque citoyen
Regarder ailleurs face à de telles images, c'est accepter
tacitement que des vies humaines valent moins que des profits agricoles. La
passivité face à l'injustice nourrit l'injustice elle-même. C'est pourquoi la
dénonciation de ces pratiques ne doit pas être le seul combat des victimes ou
de quelques associations isolées. Elle relève du devoir de chaque citoyen
tunisien attaché aux valeurs de justice, d'égalité et de dignité humaine.
Être citoyen, c'est refuser l'indifférence collective. C'est
utiliser sa voix, sa plume, son espace sur les réseaux sociaux ou son
engagement associatif pour contraindre les décideurs politiques à rompre leur
mutisme. En interpellant publiquement les ministères concernés et en refusant
de normaliser ces scènes de transport inhumaines, la société civile a le
pouvoir de transformer une colère diffuse en une force de pression politique
incontournable.
Sortir de l'impasse : des actions fermes et
immédiates
On ne peut plus se satisfaire de promesses ou de commissions
de réflexion administratives qui n'aboutissent à aucune mesure concrète. Pour
mettre fin à cette tragédie humaine, des actions fermes doivent être exigées de
la part de l'État et portées par la vigilance citoyenne :
1. L’application rigoureuse de la loi de 2019 : Les
forces de sécurité doivent appliquer une politique de tolérance zéro sur les
routes vis-à-vis des camionnettes transportant des passagers dans des espaces
de marchandises. Les sanctions financières et les saisies de véhicules doivent
être hautement dissuasives.
2. Le financement public de transports adaptés : L’État
doit subventionner et faciliter l’octroi de licences de transport aux
entrepreneurs locaux prêts à utiliser des minibus ou des bus sécurisés dans les
zones rurales isolées.
3. La responsabilisation directe des grands producteurs : La loi
doit évoluer pour engager la responsabilité pénale et financière des
propriétaires d'exploitations agricoles qui tirent profit de la main-d'œuvre
acheminée illégalement.
Conclusion : agissons ensemble
La dignité des femmes rurales tunisiennes ne peut plus faire
l'objet de compromis économiques ou de lenteurs administratives. Continuer à
fermer les yeux sur leur calvaire quotidien, c'est accepter que notre économie
repose sur le sacrifice et la mise en danger de ses travailleuses les plus
précieuses. La loi n° 2019-51 existe, mais elle reste une promesse vide sans
une réelle volonté politique pour l'imposer sur le terrain.
L'indignation collective doit désormais se transformer en une
exigence citoyenne forte et continue. L'État doit impérativement rompre son
silence, assumer ses responsabilités républicaines et appliquer de manière
stricte et immédiate les textes juridiques existants. C'est à cette seule
condition que nos routes cesseront d'être le théâtre de drames évitables et que
ces citoyennes obtiendront enfin la protection et le respect qu'elles méritent.
Mustapha STAMBOULI, 14/0/2026

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