Décret-loi 54 et État de droit en Tunisie : La révision suffit-elle ou faut-il une rupture ?
Chapô :
Le président Kaïs Saïed a annoncé la suppression de la peine de cinq ans de prison pour la diffusion de « fausses nouvelles » prévue par le très controversé Décret-loi 54. Loin de satisfaire les défenseurs des droits humains et les syndicats de journalistes, ce réajustement est jugé largement insuffisant. Entre maintien des poursuites, sanctions financières et arsenal pénal parallèle, analyse d'une réforme de façade qui ne lève pas la menace sur la liberté d'expression.
1. Un allègement en trompe-l'œil
Annoncé comme une concession, la suppression de la peine de
cinq ans de prison pour la diffusion de « fausses nouvelles » ne règle en rien
le problème de fond du Décret-loi n° 2022-54.
Si la mesure réduit la sévérité apparente de l'Article 24,
elle maintient un cadre juridique répressif :
- Sanctions
financières dissuasives : Les amendes restent extrêmement lourdes, faisant
peser une menace financière permanente sur les médias indépendants, les
journalistes et les citoyens.
- Le
piège du flou juridique : La notion de « fausse nouvelle » ou de « rumeur
» reste non définie de manière stricte, laissant à l'exécutif et au
parquet un pouvoir discrétionnaire pour qualifier n'importe quelle
critique politique d'infraction pénale.
- Un
arsenal de substitution : Comme le dénoncent les syndicats de journalistes
(notamment le SNJT), l'allègement de ce décret ne met pas fin aux
poursuites pour délits d'opinion. Les autorités disposent toujours du Code
des télécommunications, du Code pénal et de la loi antiterroriste pour
incarcérer les voix critiques.
2. Pourquoi l'abrogation reste la seule issue
légitime
Face à cette révision partielle, la position des juristes, de
la société civile et des organisations internationales (RSF, Amnesty
International) demeure inchangée : le Décret-loi 54 ne doit pas être aménagé,
il doit être abrogé.
Conserver un texte d'exception sur la communication en ligne
entretient un climat d'autocensure généralisée. La Tunisie disposait déjà, à
travers le Décret-loi 115 sur la liberté de la presse, d'un cadre légal
conforme aux normes internationales pour encadrer le travail journalistique et
réguler la parole publique sans criminaliser l'opinion.
3. Libération et réparation : Le coût humain ne
s'efface pas
La modification du texte ne saurait effacer les préjudices
subis par des dizaines de personnes poursuivies, incarcérées ou condamnées sur
la base de ce décret-loi. Pour rétablir la justice et apaiser le climat
politique, trois exigences fondamentales s'imposent :
1. La
libération immédiate des détenus d'opinion : L'arrêt sans condition des
poursuites et la remise en liberté de l'ensemble des journalistes, avocats,
militants et citoyens poursuivis sous le couvert du Décret-loi 54.
2. L'effacement
des condamnations : L'invalidation rétroactive des peines prononcées et le
nettoyage des casiers judiciaires pour rétablir les victimes dans la totalité
de leurs droits civiques et professionnels.
3. L'indemnisation
et la réhabilitation : La prise en charge par l'État des préjudices matériels
et moraux subis par les personnes injustement privées de liberté et par leurs
familles.
4. L'urgence d'un verrou institutionnel : La Cour
constitutionnelle
Cette tentative de « toilettage » législatif par le pouvoir
exécutif illustre une fois de plus le danger d'un système sans contre-pouvoir.
En l'absence d'une Cour constitutionnelle fonctionnelle :
- L'exécutif
demeure le seul juge de la conformité de ses propres décrets.
- Les
citoyens sont privés de toute possibilité de contester
l'inconstitutionnalité de textes liberticides devant une instance
indépendante.
L'installation de la Cour constitutionnelle reste la garantie
ultime pour protéger les droits fondamentaux inscrits dans la Constitution et
éviter que les libertés publiques ne dépendent de décisions unilatérales du
pouvoir en place.
Conclusion
En se contentant d'alléger les peines du Décret-loi 54, le
pouvoir cherche à apaiser les critiques internationales et nationales sans
abandonner son contrôle sur l'espace public. Mais la liberté de la presse et la
liberté d'expression ne se négocient pas à coups d'aménagements cosmétiques.
Seules l'abrogation définitive du texte, la libération des victimes et la mise
en place de gardes-fous constitutionnels permettront d'enfin tourner cette page
sombre et de réancrer la Tunisie dans l'État de droit.
Mustapha STAMBOULI, 01/10/206

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