Et si la citoyenneté responsable était la clé pour débloquer la guerre de l’héritage ?
Chapô :
Alors que le débat sur l’égalité successorale en Tunisie s'enlise dans un affrontement idéologique stérile entre le dogmatisme conservateur du président Kais Saied et la rigueur moderniste de la professeure Sana Ben Achour, une troisième voie émerge. Plutôt que de laisser l'État ou le dogme imposer un modèle unique, cette tribune propose une rupture historique : l’institutionnalisation d’une déclaration pré-mortuaire citoyenne. En donnant à chaque individu le pouvoir de choisir et d'officialiser de son vivant les modalités de sa succession, cette solution pragmatique extrait la Tunisie de l'impasse politique en plaçant la responsabilité et la liberté individuelles au cœur de la République.
La bataille de l’héritage, le révélateur d’une
fracture républicaine
Le débat sur l'égalité successorale en Tunisie vient de
franchir un nouveau cap, cristallisant les tensions profondes qui traversent le
modèle sociétal du pays. D'un côté, le président Kais Saied maintient
une ligne conservatrice stricte, affirmant que la structure successorale
tunisienne est gravée dans le marbre théologique et que les velléités de
réforme sont déconnectées des réalités populaires. De l'autre, la professeure
de droit public Sana Ben Achour oppose une fin de recevoir académique et
militante, dénonçant ce qu'elle qualifie de « dogmatisme idéologique » au
détriment des urgences économiques du pays.
Au-delà de la joute verbale, cette confrontation met en
lumière deux visions irréconciliables de l'État, du droit et de l'identité
tunisienne.
Le discours présidentiel : Identité, dogme et
rejet de « l’ingérence »
La position de Kais Saied repose sur un triptyque précis.
D'abord, le président postule que la question successorale a été définitivement
tranchée par le texte coranique, excluant toute marge d'interprétation (ijtihad)
sur ce sujet. Ensuite, il inscrit la défense du statu quo dans une rhétorique
de souveraineté nationale : selon lui, le projet d'égalité dans l'héritage ne
provient pas des aspirations du peuple tunisien, mais d'agendas extérieurs,
pointant directement du doigt les résolutions du Parlement européen. Enfin, il
affirme que l'urgence du peuple tunisien réside dans la lutte contre la
pauvreté systémique, et non dans des réformes sociétales qu’il juge « importées
» et minoritaires.
La réplique de Sana Ben Achour : L’historicité
des luttes et la réalité socio-économique
La réponse de la juriste Sana Ben Achour s'articule comme un
contre-discours méthodique. Elle rejette en premier lieu l'argument de
l'ingérence en rappelant la profondeur historique du féminisme tunisien, des
écrits réformistes de Tahar Haddad en 1930 aux mobilisations citoyennes des
décennies pré-révolutionnaires.
Sur le plan économique, la professeure déconstruit l'argument
présidentiel en opposant des chiffres explicites : en Tunisie, bien qu'elles
constituent le pilier de la main-d'œuvre agricole, seules 5 % des femmes
ont accès à la propriété foncière. L’inégalité successorale est ainsi présentée
non pas comme une querelle théorique, mais comme la cause première de la
précarité et de la dépendance financière des Tunisiennes.
Enfin, sur le terrain du droit, l'universitaire rappelle que
le Code du Statut Personnel (CSP) de 1956 est une œuvre législative humaine et
positive. En interdisant la polygamie à l'époque, la Tunisie avait déjà prouvé
que le droit d'État pouvait s'adapter aux exigences de la modernité. Pourquoi
le dogme ne s'appliquerait-il alors qu'au seul prisme des droits des femmes ?
Analyse objective : Les trois nœuds du conflit
Pour l'observateur neutre, ce conflit dépasse la simple
opposition politique et révèle trois fractures structurelles :
1. La nature de la norme juridique : Le
débat pose la question de la hiérarchie des normes en Tunisie. L'État doit-il
être régi par le droit positif et les conventions internationales de droits
humains, ou sa législation doit-elle rester subordonnée à une lecture littérale
des textes confessionnels ?
2. L’impasse de l’instrumentalisation économique : Les
deux parties s'accordent sur le diagnostic de la pauvreté en Tunisie, mais
divergent radicalement sur le remède. Là où le pouvoir central voit l'égalité
comme une distraction face à la misère économique, le courant moderniste la
considère comme le levier indispensable pour inclure la moitié de la population
dans le circuit de la création de richesse.
3. La définition du « Peuple » : La
confrontation illustre une bataille sémantique. Le discours populiste tend à
définir le peuple par son conservatisme supposé, rejetant le progressisme vers
les élites ou l'étranger. À l'inverse, le camp réformiste défend l'idée d'un
peuple pluriel, capable d'embrasser l'universalité des droits sans renier son
histoire.
Mon point de vue : Pour une troisième voie
institutionnelle et citoyenne
Face à ce blocage idéologique qui paralyse le débat public
entre absolutisme religieux et universalisme juridique, une solution
pragmatique s'impose : la responsabilisation de l’individu par
l'institutionnalisation d'un choix libre et anticipé.
Pour résoudre définitivement les conflits liés à l'héritage,
la Tunisie pourrait introduire un mécanisme de déclaration prémortuaire
universelle auprès d'une institution publique de proximité (comme la
municipalité). Ce dispositif permettrait à chaque citoyen, de son vivant,
d'enregistrer de manière officielle et opposable sa volonté concernant le
partage de ses biens futurs : soit en optant pour l'application du barème
traditionnel issu du droit confessionnel, soit en exigeant une égalité stricte
et mathématique entre ses héritiers, quel que soit leur genre.
Cette approche présente trois avantages majeurs :
- Le
désamorçage des conflits familiaux : En fixant le cadre
légal avant le décès, on retire le poids du choix et les risques de
déchirements familiaux au moment de la succession.
- La
neutralité de l'État : L'État ne tranche pas la guerre des
valeurs à la place des citoyens, mais met à leur disposition une
infrastructure administrative neutre qui garantit le respect de leur
volonté.
- La
responsabilisation citoyenne : Cette solution extrait
l’individu de la passivité juridique. Elle force chaque déclarant à
assumer pleinement l'avenir socio-économique de sa descendance en accord
avec ses propres convictions éthiques ou religieuses.
Conclusion : Vers un nouveau pacte républicain
par l'autonomie juridique
La Tunisie se trouve à la croisée des chemins. Si le droit a
pour vocation première de refléter l'état d'une société, il possède également
le devoir supérieur d'offrir des outils de paix sociale et de cohésion.
L'histoire juridique de notre pays démontre que les avancées majeures n'ont
jamais été le fruit du statu quo, mais d'audaces politiques pragmatiques. Face
à l'incapacité chronique du législateur et du pouvoir exécutif à trancher ce
nœud gordien sans diviser la nation, la mise en œuvre de la déclaration
prémortuaire obligatoire ou optionnelle n'est plus seulement une alternative
technique : elle devient un impératif démocratique.
Ce dispositif trace la voie d'un nouveau contrat social. En
confiant le dernier mot aux citoyens à travers une démarche administrative
claire, transparente et anticipée, l'État s'élève au-dessus des passions
idéologiques pour se draper dans son rôle le plus noble : celui de garant des
libertés individuelles. Cette réforme désamorcerait définitivement le procès en
« occidentalisation » fait aux réformateurs, tout en protégeant le modèle de
société traditionnel de ceux qui souhaitent s'y conformer. L'égalité ou la
tradition ne seraient plus dictées par le haut, mais choisies et assumées par
le bas.
En définitive, responsabiliser le citoyen tunisien dans ses
affaires les plus intimes et patrimoniales constitue le véritable saut
qualitatif vers une République moderne. À l'heure où les femmes tunisiennes
s'affirment chaque jour davantage comme des piliers incontournables de la
création de richesse nationale, leur accorder la pleine égalité par le vecteur
de la volonté parentale est un choix de justice, de dignité et de bon sens. Il
est temps de faire confiance à la maturité du peuple tunisien. En lui tendant
le stylo de son propre destin successoral, la Tunisie prouvera une fois de plus
au monde arabe et à la communauté internationale qu'elle demeure le laboratoire
d'un réformisme d'avant-garde, où la liberté individuelle est la condition sine
qua non du progrès collectif.
Mustapha STAMBOULI, 18/10/2026

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