L’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne : Une mémoire partagée pour un destin continental indiscutable
De la préhistoire à la mondialisation, le Sahara n’a jamais été un mur, mais une mer intérieure. Face aux replis identitaires actuels et aux tentatives de dissocier le Maghreb de son Sud, une évidence historique et stratégique s'impose : l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne partagent le même berceau, la même mémoire et le même destin. Déconstruire les préjugés raciaux et réaffirmer notre africanité commune est aujourd'hui l'unique voie pour bâtir un continent solidaire, souverain et prospère.
Au cours des dernières années, une ligne de fracture
sociétale et politique profondément préoccupante s’est manifestée à travers le
Maghreb. Sous la pression de crises socio-économiques complexes et de discours
populistes, un élan de repli identitaire s’est installé. Une rhétorique du
rejet, teinte d'un racisme décomplexé et d'une stigmatisation s'exerçant à
l'encontre des migrants et des populations subsahariennes, cherche aujourd'hui
à ériger une frontière artificielle au milieu du Sahara. Ce narratif toxique,
qui tente de présenter l'Afrique du Nord comme une entité exclusivement
méditerranéenne ou orientale isolée de son arrière-pays, cherche délibérément à
dissocier le Maghreb de son Sud.
Pourtant, cette volonté de rupture constitue non seulement un
aveuglement géopolitique et une erreur morale majeure, mais elle s'apparente
avant tout à une amnésie historique dévastatrice. L'histoire continentale
rappelle que le Sahara n'a jamais été un mur d'infranchissable séparation, mais
bien une mer intérieure, une matrice de vie et le cœur battant d'un monde
interconnecté.
La réalité historique : Une matrice biologique,
culturelle et spirituelle commune
Pour comprendre l'absurdité des divisions actuelles, il
convient de replacer le continent africain dans la perspective de la longue
durée. L'Histoire, écrite par la paléoanthropologie, la linguistique et
l'archéologie, démontre avec force que l'Afrique du Nord et l'Afrique
subsaharienne partagent le même berceau.
1. Une émergence humaine polycentrique et
continentale
L'émergence de l'humanité moderne ne s'est pas faite en vase
clos. La découverte des restes fossiles d’Homo sapiens à Jebel Irhoud au
Maroc, datés de 300 000 ans, aux côtés des découvertes faites au Sahel avec Toumaï
au Tchad ou dans la vallée du Rift, atteste que l'évolution humaine s'est
déployée à l'échelle de l'ensemble du continent. Dès les origines, les
populations du Nord, du Centre et du Sud ont interagi à travers des corridors
migratoires permanents.
2. Le Sahara vert et le socle symbolique partagé
Pendant les longues périodes climatiques de « Sahara vert »,
des réseaux fluviaux géants et d'immenses lacs - tel que le Mégalac Tchad -
reliaient la Méditerranée, la boucle du Niger et la vallée du Nil. L'art
rupestre du Tassili n'Ajjer, du Fezzan et de l'Ennedi conserve la mémoire d'une
civilisation pastorale florissante où se sont forgés des mythes, des rites et une
cosmogonie communs. La sacralité du bétail, la symbolique géométrique que l'on
retrouve dans l'artisanat amazigh tout comme dans les textiles et les poteries
du Sahel, ainsi que des structures sociales traditionnelles axées sur la
communauté et la recherche du consensus (Tajmaât au Nord, assemblées
traditionnelles au Sud) témoignent d'une philosophie de l'Être profondément
ancrée et partagée.
3. Les réseaux transsahariens, artères de la
civilisation africaine
À l'époque médiévale et moderne, le dynamisme économique et
intellectuel de la région reposait entièrement sur la fluidité des axes
transsahariens. C'est le commerce entre les cités du Maghreb (Sijilmassa,
Tlemcen, Kairouan, Chinguetti) et les grands empires du Sahel et du Soudan
(Ghana, Mali, Songhaï, Kanem-Bornou) qui a financé l'essor culturel de toute la
région. Les caravanes ne transportaient pas seulement le sel, l'or ou les
étoffes : elles faisaient circuler les érudits, la poésie, les manuscrits et les
idées. Des centres de savoir comme Timbouctou, Gao, Chinguetti et Le Caire
dialoguaient constamment, formant une vaste république des lettres africaines
et musulmanes où les idées circulaient sans passeport ni barrière raciale.
LES AXES DE LA
CONTINUITÉ HISTORIQUE
Éradiquer le racisme : Déconstruire les mythes
coloniaux
Le rejet du Sud et les manifestations de racisme qui
traversent aujourd'hui certaines franges de la société nord-africaine ne sont
pas le produit d'une fatalité culturelle, mais le fruit d'un empoisonnement
idéologique aux racines identifiables.
L'administration coloniale européenne du XIXe et du XXe
siècle a largement théorisé la division du continent en inventant des
catégories raciales rigides : une « Afrique blanche » prétendument supérieure,
tournée vers l'Europe, opposée à une « Afrique noire » reléguée à la
périphérie. Cette classification artificielle avait pour but politique clair de
diviser les peuples pour mieux briser leurs résistances communes.
Céder aujourd'hui au mépris anti-noir ou considérer les
ressortissants subsahariens comme des étrangers menaçants, c'est intérioriser
les dogmes de l'ancien colonisateur. C'est oublier que le peuplement du Maghreb
s'est nourri depuis des millénaires de métissages continus avec le monde
saharien et subsaharien. Le racisme sous toutes ses formes prive l'Afrique du
Nord de sa mémoire, appauvrit sa culture et affaiblit sa souveraineté morale.
L’intégration continentale : Un impératif pour
l'Avenir
Au-delà du devoir de mémoire, le rapprochement entre
l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne constitue une exigence stratégique
vitale pour le XXIe siècle. Dans un monde caractérisé par la constitution de
grands blocs régionaux et par des tensions géopolitiques majeures, le
morcellement est synonyme de vulnérabilité.
- Défis
climatiques et environnementaux : La
désertification, la crise de l'eau et la transition énergétique ne
connaissent pas de frontières. La sauvegarde de l'écosystème saharien et
la mise en valeur des énergies renouvelables imposent une coopération
scientifique et technique étroite entre les pays de la rive nord et ceux
de la rive sud du Sahara.
- Prospérité
et intégration économique :
L'Afrique du Nord ne peut pas fonder son développement économique sur la
seule attente d'une intégration européenne qui se refuse à elle. Son
véritable bassin de croissance se trouve au Sud. La mise en œuvre de la
Zone de Grande Échange Commercial Continental Africain (ZLECfA), le
développement d'infrastructures transsahariennes (routes, gazoducs,
réseaux numériques) et la facilitation de la circulation des personnes et
des marchandises représentent les seuls véritables leviers d'une
prospérité partagée.
- Sécurité
humaine et cohésion : Les défis sécuritaires dans la bande
sahélo-saharienne ne pourront jamais être résolus par la militarisation ou
la fermeture des frontières. Ils exigent une réponse globale fondée sur la
justice sociale, le développement local et la solidarité entre les
peuples.
Conclusion : Réaffirmer notre africanité
L'Afrique du Nord est africaine. Elle ne l'est pas par un
simple calcul diplomatique ou par un positionnement géographique accidentel :
elle l'est par essence, par le sang versé dans les luttes d'émancipation, par
la mémoire de ses terres et par la continuité de ses peuples.
Il est temps d'engager un sursaut des consciences. Les élites
intellectuelles, les acteurs politiques, les créateurs et la jeunesse du
Maghreb et de toute l'Afrique doivent prendre la parole pour dénoncer le
racisme, déconstruire les préjugés et célébrer l'unité continentale. En fermant
la parenthèse de la peur et de la division, nous pourrons enfin bâtir un
continent solidaire, souverain et fidèle à son histoire plurimillénaire.
Mustapha STAMBOULI, ancien conseiller technique auprès des agence des Nations Unies
Tunis, le 05/10/2026

Commentaires
Enregistrer un commentaire