L’Asphyxie Tunisienne : 40 ans d'anarchie automobile face à des routes fossilisées

 

CHAPÔ

Deux millions de moteurs pour des routes du siècle dernier. En Tunisie, l'espace urbain s'asphyxie sous le regard passif des gouvernants. Alors que le parc automobile explose à un rythme indécent - porté par la faillite programmée des transports publics et le cynisme fiscal de l’État -, les infrastructures routières restent désespérément figées. Enquête sur un naufrage planifié où la voiture individuelle, devenue un outil de survie et de dignité, transforme chaque jour nos villes en gigantesques parkings à ciel ouvert.

 

INTRODUCTION

Regarder la Tunisie circuler en 2026, c’est observer un pays qui s'auto-asphyxie en toute conscience, sous les yeux d'un pouvoir politique tétanisé ou complice. Le constat est d’une violence mathématique absurde : d'un côté, une prolifération exponentielle de véhicules individuels ; de l'autre, un réseau routier urbain fossilisé, inchangé depuis le début du siècle. Les gouvernements successifs ont confondu aménagement du territoire et gestion de comptoir, préférant engranger les taxes d'importation plutôt que de bâtir un réseau de transport digne d’un État moderne. Le résultat est sous nos yeux : une paralysie nationale, économique et nerveuse, qui transforme le quotidien des Tunisiens en une punition de chaque instant.

 

L’ANALYSE HISTORIQUE : 40 ans de démission et d'aveuglement statistique

Pour comprendre comment nous sommes arrivés à ce point de non-retour, il faut disséquer la trajectoire de ce déséquilibre sur quatre décennies de défaillances politiques :

  • 1987 - 2000 : L'amorce de la dépendance forcée. À la fin des années 80, posséder une voiture reste un privilège. Mais déjà, l’État amorce son désengagement des transports collectifs lourds. L’incapacité à étendre massivement le réseau ferroviaire ou le métro léger naissant jette les bases d'une dépendance absolue à l'automobile individuelle. L'urbanisation sauvage commence, sans aucune anticipation des flux de circulation.
  • 2000 - 2020 : Le grand basculement vers le chaos. Le parc franchit le cap du million, puis explose au-delà des deux millions de véhicules. Ce n'est pas un signe d'enrichissement, mais un réflexe de survie de la classe moyenne face au naufrage de la TRANSTU. L'apparition du régime FCR et l'explosion des circuits d'importation parallèles inondent le pays de véhicules d'occasion. Résultat : un parc vieillissant (plus de la moitié des véhicules dépasse aujourd'hui les 15 ans d'âge) qui s'entasse sur des voies urbaines structurellement inchangées depuis l'ère Bourguibienne.
  • 2025 - 2026 : L'indécence des chiffres. La Tunisie s'enfonce dans l'aberration la plus totale. Pour la seule année 2025, le pays a englouti plus de 93 000 nouvelles immatriculations. Loin de freiner, cette folie s'accélère en 2026 avec une hausse globale des acquisitions de près de 13,78 % sur les huit premiers mois de l'année. Pendant que le nombre de conteneurs (les voitures) double, les voies de circulation (les routes), bridées par le manque d'espace foncier et l'absence totale de budget d'investissement public, restent figées dans le temps.

 

L’ILLUSTRATION DU CHAOS : Chronique d’un enfer ordinaire

Ce décalage historique se traduit chaque matin par une scène d'une violence inouïe. Pour comprendre l’ampleur du désastre, il suffit de se poster à n’importe quel grand carrefour du Grand Tunis, de Sousse, de Monastir ou de Sfax :

  • L'entonnoir de la folie : Des autoroutes modernes à trois voies viennent brutalement se jeter dans des ronds-points obsolètes et des goulets d'étranglement urbains. C'est l'équivalent de vouloir faire passer le débit d'un barrage par un tuyau d'arrosage.
  • La loi de la jungle et le stationnement sauvage : Faute de parkings publics et en raison d'une absence totale d'autorité de la police municipale, les artères principales sont squattées en double, voire en triple file. Les rares bus publics restants sont bloqués par l'anarchie ambiante, paralysant des milliers d'usagers.
  • Le concert des klaxons et la détresse humaine : L'air devient irrespirable. Le nuage de particules fines stagne entre les immeubles d'Ennasr ou des Jardins de Carthage, des quartiers dortoirs champignons sortis de terre sans la moindre ligne de métro ou de RFR fonctionnelle. Les ambulances y restent coincées, les employés y perdent leur santé mentale et leur productivité avant même d'avoir commencé leur journée. Ce chaos routier est le miroir d'une société à bout de nerfs.

 

LA STRATÉGIE DE RUPTURE : Les mesures d'urgence pour briser le cercle vicieux

Face à l'impossibilité physique d'élargir les routes des centres-villes, la solution ne réside plus dans l'adaptation de la ville à la voiture, mais dans l'expulsion progressive de la voiture hors de la ville. Cette stratégie de rupture s'articule autour de quatre piliers non négociables :

1.      Le "Choc d'Investissement" Ferroviaire (Priorité absolue aux Rails)
Il faut déclarer l'état d'urgence pour les transports publics. Chaque millime du budget d'infrastructure doit être gelé pour le bitume et réalloué au déploiement immédiat des lignes restantes du RFR (Réseau Ferroviaire Rapide) dans le Grand Tunis, ainsi qu'à la création de couloirs de bus exclusifs (CBE)  totalement isolés des voitures à Sousse, Monastir et Sfax.

2.      L'instauration d'un Péage de Congestion Urbaine
À l'instar des grandes capitales mondiales, l’État doit imposer un péage électronique obligatoire pour l'accès aux hyper-centres aux heures de pointe. Rendre l'usage de la voiture en ville économiquement douloureux est le seul moyen de dissuader les automobilistes. Les revenus générés doivent être légalement blindés et intégralement fléchés vers la modernisation de la flotte de la TRANSTU.

3.      La Tolérance Zéro sur l'Anarchie Urbaine
Bannissement total du stationnement sur les axes principaux sous peine de mise en fourrière immédiate. Sanctions financières lourdes contre les ministères, administrations et promoteurs immobiliers qui s'implantent ou construisent sans intégrer de parkings souterrains proportionnels à leurs effectifs.

4.      Le Freinage Fiscal du Parc Vétuste et Remplacement Écologique
Mise en place de quotas stricts et de taxes dissuasives sur les véhicules thermiques d'occasion issus du marché parallèle ou du régime FCR de plus de 10 ans. En contrepartie, exonération totale de droits de douane et de TVA sur les micro-mobilités électriques (scooters, vélos) pour encourager les citoyens à abandonner la voiture sur les trajets de moins de 5 kilomètres.

 

CONCLUSION

Le désordre automobile tunisien n’est pas une fatalité démographique, c’est un choix politique. C'est le produit d'un pouvoir en place qui a capitulé devant les lobbies, qui tolère le marché informel pour s'éviter des remous sociaux et qui utilise l'automobile comme une pompe à fric fiscale (vignettes, taxes de douane, cartes grises) tout en refusant de réinvestir un seul millime dans le rail. Continuer à injecter des dizaines de milliers de nouveaux véhicules chaque année sur des routes saturées relève de la démence pure. Si l'État refuse d’engager immédiatement ce choc de rupture, ce ne sont plus seulement nos routes qui seront bloquées : c’est la Tunisie tout entière qui va finir par caler définitivement.

Mustapha STAMBOULI, ingénieur routier et planificateur des transports

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