Sauver l'État sans sacrifier le social : Pour un consensus national sur les entreprises publiques

 

Le Chapô

En Tunisie, le modèle historique des entreprises publiques est à bout de souffle. Asphyxiées par des déficits abyssaux et des dettes croisées insoutenables, ces structures menacent désormais l’équilibre budgétaire de l’État. Entre le piège d'une perfusion permanente synonyme de faillite et le danger d’une « thérapie de choc » synonyme d'implosion sociale, une voie intermédiaire s'impose. Cet article détaille la nécessité d'une Conférence Nationale contraignante pour sceller un consensus historique : un plan d'assainissement progressif et un ciblage des subventions étalés sur dix ans.

I. Introduction : Le modèle de la perfusion face au mur des réalités

Depuis l'indépendance, la Tunisie a bâti son pacte républicain sur un modèle de développement économique et social fortement interventionniste. À travers ses entreprises publiques, l'État s'est fait le garant de la solidarité nationale en subventionnant les produits vitaux, le transport et l'énergie. Cependant, ce système autrefois protecteur se heurte désormais à un déficit budgétaire permanent.

Aujourd'hui, ces structures ne représentent plus seulement des outils de souveraineté, mais une charge financière colossale qui asphyxie le Trésor public. Face à l’urgence, une rupture nette est inévitable : le statu quo mène à la faillite, tandis qu'une suppression brutale des aides financières provoquerait une implosion sociale incontrôlable. Pour sortir de cette impasse, une troisième voie émerge : l’organisation impérative d’une Conférence Nationale visant à sceller un consensus historique autour d'un plan d'assainissement progressif étalé sur dix ans.

II. État des lieux : La cartographie d'un gouffre financier

Le secteur public marchand tunisien souffre de déséquilibres macroéconomiques asymétriques. Le fardeau budgétaire ne provient pas de l’ensemble des structures, mais d’un noyau d'entités névralgiques opérant dans des secteurs stratégiques.

Les pertes cumulées annuelles dépassent désormais les 10 milliards de dinars pour les entités les plus critiques. Dans le secteur de l’approvisionnement, l’Office des Céréales absorbe chaque année entre 2,5 et 3 milliards de dinars pour combler l’écart entre les cours mondiaux et les prix de vente administrés. Le pôle de l’Énergie (STEG et STIR) exige plus de 7 milliards de dinars de subventions annuelles pour maintenir le gel des tarifs. Du côté de la logistique, des transporteurs comme la TRANSTU ou la SNCFT accumulent les déficits structurels, tandis que la compagnie aérienne nationale Tunisair plie sous le poids d’une masse salariale rigide et de pertes nettes annuelles avoisinant les 243 millions de dinars.

Cette charge se manifeste sous trois formes concrètes : des subventions directes d'exploitation, des avances de trésorerie non remboursées et des garanties souveraines d'emprunt, transformant la dette de ces offices en une dette publique directe et insoutenable.

III. Pourquoi une Conférence Nationale ? Refuser la thérapie de choc pour éviter l'implosion

Face à ce constat, certains théoriciens préconisent une suppression immédiate des enveloppes de compensation pour forcer l'autonomie financière totale. Un tel scénario relève de l'aveuglement politique. Couper brutalement les subventions reviendrait à décupler le prix des transports publics, à multiplier par cinq le prix du pain et à provoquer une inflation généralisée hors de contrôle, menant le pays vers une crise sociale majeure.

C’est précisément pour récuser cette "thérapie de choc" qu’une Conférence Nationale est indispensable. La réforme des entreprises publiques ne peut pas être imposée par décret unilatéral ; elle nécessite un arbitrage de haute précision. Cette conférence doit réunir autour d'une même table l'État, les partenaires sociaux (notamment l'UGTT), le patronat (UTICA) et la société civile. L’enjeu est crucial : obtenir un accord unanime sur une stratégie de transition juste, afin de sanctuariser les réformes face aux fluctuations des cycles électoraux et d'acheter la paix sociale par la négociation.

IV. Le contenu de la conférence : Un agenda technique et un calendrier à 10 ans

Pour transformer les déclarations d'intentions en mesures concrètes, la Conférence Nationale devra s’articuler autour d’une feuille de route opérationnelle stricte à travers quatre commissions de travail :

  1. Commission d'Audit et de Classification : Sa mission consistera à trier les entreprises selon leur viabilité. Les structures marchandes concurrentielles (comme Tunisair) devront suivre un plan de redressement commercial rapide. À l'inverse, les monopoles d'infrastructure (STEG, SONEDE) seront maintenus sous giron public mais soumis à une rationalisation de leurs coûts.
  2. Commission des Contrats de Performance : L’État doit cesser de signer des chèques en blanc. Chaque dinar injecté sera désormais conditionné à des objectifs chiffrés de productivité, de digitalisation et d'optimisation du recouvrement, sous peine de révocation des équipes dirigeantes.
  3. Commission de Transition Budgétaire : Elle modélisera le calendrier de désengagement sur dix ans. L'objectif phare est de remplacer progressivement les subventions universelles sur les prix par un mécanisme d'aides financières directes et ciblées versées aux ménages les plus vulnérables.
  4. Commission du Pacte Social : Elle traitera de la restructuration de la masse salariale via des départs volontaires à la retraite anticipée et des plans de reconversion sectorielle, en échange d'un engagement syndical de stabilité sociale.

Le plan se déploiera en trois phases : les trois premières années seront dédiées au nettoyage des dettes croisées et au ciblage ; les années 4 à 6 amorceront la vérité des prix progressive ; enfin, la période allant jusqu'à 2037 consacrera l'autonomie financière totale des entités viables.

V. Conclusion : Le courage politique ou la faillite programmée

La question des entreprises publiques en Tunisie n’est plus un simple débat technique d’ajustement comptable ; elle est le miroir de notre souveraineté économique et de notre cohésion nationale. Maintenir le système actuel sous perfusion permanente condamne l'État à la faillite ; le démanteler brutalement condamne la société à l'implosion.

La stratégie progressive sur dix ans, encadrée par une Conférence Nationale contraignante, représente l'unique compromis réaliste. Le succès de cette entreprise ne dépendra pas de la rigueur des modèles mathématiques, mais du courage politique des signataires. Il est désormais temps de substituer la gestion des crises à court terme par une planification stratégique d'envergure, pour que le secteur public redevienne le moteur de la croissance nationale et cesse d'en être le principal boulet.

Mustapha STAMBOULI, 17/10/2026 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L’Ordre de Fer : Le Grand Basculement Géopolitique (2025-2028)

Habib Bourguiba et sa Méthode

Edgar Morin (1921-2026), L'héritage de la pensée complexe